ÉTRANGE FESTIVAL 2026 – Kung Fu de Giddens Ko

Posté le 8 septembre 2026 par

Parmi sa sélection asiatique, l’Étrange Festival 2026 a choisi de présenter le blockbuster de nouvel an à effets spéciaux taïwanais de l’année, Kung Fu de Giddens Ko, inspiré de son propre roman de 2001. Sur le fond, il s’agit d’un récit d’origine de super héros classique, mais sur la forme c’est un véritable chant d’amour aux films d’arts martiaux sous toutes leur forme, dans toutes leurs folies et excès. Un excentrique sans domicile fixe décide de faire de deux lycéens losers mais gentils les héritiers de sa secte martiale, et bien sûr, ils sont bientôt confronté à la noirceur du monde et à leur rapport à la chevalerie.

Dès les premières images, le film nous bombarde d’extraits de Zu, des studio Pili, de Bruce Lee, de séries wuxia taïwanaises… D’emblée, on sait que le film va embrasser tout cet imaginaire, même dans ce qu’il a de plus absurde, longs sourcils inclus. La structure initiale est extrêmement classique, singeant le début du héros aux mille et un visages : le monde ordinaire – nos héros jouent au bowling et traînent au snack ; l’appel de l’aventure – des voyous rackettent le snack – le refus de l’appel – nos héros essaient de s’enfuir et se fond rosser ; l’aide surnaturelle – ils finissent par accepter d’écouter le vieux fou ; le franchissement du premier seuil – contre toute attente, ça marche ; et finalement, le ventre de la baleine – la révélation des parts d’ombres de ce nouveau monde. C’est simple, frontal, sans cynisme, le réalisateur met ses effets spéciaux et son équipe de chorégraphie coréenne au service de l’univers qu’il rêvait en publiant sur internet à 22 ans, avec toute la joie juvénile de ces univers. Ce n’est sans doute pas un hasard que le film porte le même titre original que Crazy Kung Fu de Stephen Chow (sobrement 功夫 , Kung Fu). Comme le réalisateur hongkongais, Giddens Ko cherche plus le pastiche que la parodie, avec une sympathie et une tendresse manifeste pour ce qu’il transpose.

Le film a aussi par sa structure une formule de blockbuster indien récent : élément de flashback au tout début, long développement de l’intrigue au présent, analepse sur la génération précédente, twist, et conclusion épique. Le flashback est d’ailleurs très sympathique, dans une esthétique de série télé de capes et d’épées rétro, photo et décors compris, dans un tragique récit de rivaux séparés par la jalousie, avec des personnages secondaires comme des versions libres de droit de Bruce Lee ou des héros de la série télé 飛龍在天, ainsi que l’une des plus célèbres marionnettes des studio Pili et même l’aigle chasseur de héros, en chair et en plumes. Dans un autre style, le temps présent joue à mélanger les éléments les plus improbables des clichés de formation martiale avec notre époque, en bombardant les protagonistes de serpents venimeux ou en les montrant s’entraîner… en classe. Le casting convoque les jeunes stars Kai Ko (celui du scandale de drogue avec le fils de Jackie Chan en 2014), Berant Zhu Xuan-yang (vu dans Bad Education) ou Gingle Wang (Wang Jing, vue dans Detention, Dead Talents Society ou encore Marry my Dead Body), et des acteurs plus confirmés comme Leon Dai, et même des personnalités télévisuelles comme Honduras et des caméos de stars de la musique. Les personnages sont assez simples mais sympathiques : le héros, cancre amoureux de la fille, son ami et rival, amoureux de la mère de la fille, la fille, plus intelligente que les héros et plus avide de justice, le vieux maître bizarre, le méchant bishonen qui devient albinos en gagnant en puissance et en noirceur, au point qu’on le soupçonne d’avoir utiliser la technique secrète de Brigitte Lin dans les Swordsman en renonçant à sa virilité, mais aussi des savants fous, des loubards de bande dessinée, une femme politique aussi acidulée que maléfique, des parents à la sexualité imprévisible par leurs enfants…

Sans vouloir déflorer l’intrigue, le film a aussi une dimension méta, les personnages partageant l’amour du réalisateur pour les genres pastichés et un clin d’œil appuyé à la tragédie de Don Quichotte où Alonso Quijano est dévoré par son double de fiction. Pour pouvoir vivre ces aventures étranges et absurdes, il faut accepter d’y croire, rejeter son incrédulité. Les méchants sont les cyniques, ceux qui font croire aux apparences mais sans leur donner de sens, les héros sont ceux qui embrassent les tropes, du sacrifice héroïque à la transformation de l’accident en prophétie. La dernière partie du film fait feu de tout bois, avec une générosité cathartique, et une façon d’embrasser sa propre absurdité réjouissante. Étrangement, certains moments de ce dernier acte ne sont pas sans ressembler des éléments de Toxic : A Fairy Tale for Grown Ups de Geetu Mohandas, en beaucoup plus léger (et en sans doute plus raisonnable). Le film a divisé la critique taïwanaise, en montrant parfois la même qualité qu’un film d’étudiant à gros budget du fait de sa candeur, mais on pourrait arguer qu’il sait exactement ce qu’il fait, en cela assez proche de la démarche de Everything Everywhere All at Once des Daniels ou de Hi-Five de Kang Hyeong-cheol, en assumant les tropes les communs de la pop-culture pour en célébrer la joie. Et dans la célébration particulière du kung-fu, outre le film éponyme de Stephen Chow, il n’y a sans doute que The Man Who Feels No Pain de Vasan Bala (si on excepte les Kung Fu Panda, certes) qui ait à ce point capté le plaisir juvénile du combat du petit bonhomme contre le mal, grâce à sa foi dans les vertus de l’entraînement.

Soyons clair, cette production n’est nullement une révolution, mais c’est sans doute un des films à effets spéciaux taïwanais les plus spectaculaires et les plus divertissants, et l’un des meilleurs films de super-héros récents. L’épilogue aussi incongru que gentiment touchant et la photo de célébration de l’équipe derrière la caméra (et de l’aigle) sont comme des démonstration de la sincérité naïve du film, on ne rit pas du trope mis à distance, on sourit du trope vécu jusqu’au bout. À aucun moment les acteurs ne font signe à la caméra pour montrer qu’ils ne sont pas dupes, comme dans un blockbuster américain à la mode. Yan Yiwen, qui joue la souriante et maléfique femme politique a dit qu’elle avait accepté de jouer dans le film parce qu’elle avait entendu dire que le réalisateur était fou, on peut en tout cas dire que le film est emprunt d’une folie douce qui invite par le rire à la suivre, pour libérer son amour du cinéma à grand spectacle. C’est un film atypique dans le production taïwanaise, et d’autant plus sympathique.

Florent Dichy.

Kung Fu de Giddens Ko. Taiwan. 2026. Projeté à l’Étrange Festival 2026.