DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 4 : « Le temps retrouvé » (Entretien avec Sakamoto Ryuichi et Takatani Shiro)

Posté le 20 mars 2018 par

Stephen Sarrazin présente dans DC Mini, nom emprunté à Kon Satoshi, une chronique pour aborder « ce dont le Japon rêve encore, et peut-être plus encore ce dont il ne rêve plus ». Ce mois-ci, rencontre avec Sakamoto Ryuichi et Takatani Shiro, qui présentent Is Your Time à l’ICC Center Tokyo du décembre 2017 au 11 mars 2018.

Œuvre ambiante, de recueillement, Is Your Time offre une réponse à la question posée par la démarche de ses créateurs, le compositeur Sakamoto Ryuichi, et l’artiste Takatani Shiro, du collectif Dumb Type : de quelles images avons-nous encore besoin pour comprendre qu’il reste encore quelque chose après le désastre et qui ne serait plus une trace ?

Ces deux artistes, qui entretiennent de part et d’autre des liens étroits avec l’image en mouvement, proposent une pièce composée des résonances d’un pouls sonore, celui de la région de Tohoku au nord du Japon, autour d’un refus d’être submergé, qui rappelle le geste de Marguerite Duras pour L’Homme Atlantique. Une œuvre qui berce le spectateur pendant qu’elle l’entraîne vers d’autres rives.

Sakamoto Ryuichi, au fil des ans, vous avez collaboré avec des artistes vidéo (Nam June Paik, John Sanborn, ainsi que Shiro Takatani de Dumb Type). Vous avez également travaillé avec de grands cinéastes. Mais avec la sortie de votre CD « async », il semblerait que vous ayez conçu d’autres moyens, d’autres formes pour présenter votre musique. Pourriez-vous commenter cette évolution ?

En effet, je mène des collaborations depuis des années avec des artistes, des cinéastes. Elles me permettent d’assister à une visualisation de ma musique. Avec la sortie du CD « async », je souhaitais cette fois être le catalyseur d’une mise en image, d’une autre mise en dispositif de ma musique. J’ai réfléchi à des installations qui pouvaient être présentées dans différentes institutions, au Japon et à l’étranger. C’est une autre démarche. Lors de mes collaborations avec Nam June Paik par exemple, ce dernier ‘improvisait’ visuellement sur une musique qui existait déjà, et lorsque je travaille avec des cinéastes, Bertolucci, Oshima, de Palma… les images sont déjà là et le rapport entre celles-ci et ma musique se transforme selon le projet du cinéaste. Mais avec les années, l’expérience tridimensionnelle du son compte désormais beaucoup plus dans mon travail, elle doit beaucoup à la rencontre avec Takatani Shiro.

L’installation permet d’aller dans ce sens. Sur le terrain du cinéma, l’expérience la plus satisfaisante  à ce niveau fut la collaboration avec Alejandro G. Inarritu, pour The Revenant (2015). Il s’est mis depuis aux créations utilisant les technologies de réalité virtuelle.

Is Your Time, l’oeuvre qui se trouve au ICC à Tokyo, [ndr – ICC, InterCommunication Center, est un lieu d’exposition consacré aux arts électroniques. Situé à Shinjuku, il est subventionné par la grande société de télécommunications NTT.] est présentée en tant que « Installation Music 2« . Votre première création tirée de « asynch » fut montrée dans le cadre d’une exposition au Watari-um, également à Tokyo. Les pièces à suivre vont-elles circuler hors du Japon ?

Nous l’espérons. Nous avons reçu une invitation pour la Corée, et je serai au Centre Pompidou à Metz, au mois de mars dans le cadres des événements qui s’y tiennent autour de leur saison japonaise. Takatani-san y est déjà passé pour la rétrospective Dump Type qui s’y tient en ce moment.

Takatani Shiro, pourriez vous commenter le déroulement de votre collaboration ? 

Nous avons eu deux modes distincts de travailler ensemble, le premier, à l’image de Is Your Time, c’est-à-dire à partir d’une création musicale qui existe déjà, s’appuie sur un dialogue qui permet d’arriver à l’expérience que nous souhaitons mettre en place. Celle-ci n’est pas immédiatement narrative. Il existe une véritable dimension contemplative dans notre démarche. Le second cas de figure naît d’une création originale, comme ce fut le cas pour l’installation Life, fuid, invisible, inaudible, montrée également au ICC en 2007. Les spectateurs s’allongeaient sur le sol et des cuves de Plexiglas contenant de l’eau étaient suspendus du plafond. Des images provenant de projecteurs également accrochés au plafond ‘tombaient’ sur les spectateurs.

Cette fois pour Is Your Time, le spectateur peut se déplacer dans l’espace. Pour la première fois au ICC, nous disposions d’une galerie entièrement noire. Nos discussions nous ont menés vers un trajet qui évoque une procession, une entrée dans une église, avec ses rangées de carrés diffusant une lumière éclatante ou au contraire des « constellations » qui vont se dissoudre d’un écran à l’autre. Cela est très différent de ce que je fais avec Dumb Type, où l’intention narrative s’affiche plus directement. Nous avions des spectacles dans lesquels les images vidéo intervenaient, des plans d’extérieur, de routes, de nature, mais aussi des abstractions électroniques. Et nous avions également des installations conçues pour être montrées en galerie, musée… avec le même élan d’engagement socio-politique, par exemple notre installation The Lovers qui fut montrée à nouveau au MoMA en 2017, et qui se trouve dans l’exposition à Metz.

Avec Sakamoto Ryuichi, je ne crois pas m’éloigner de ce geste social ; sa composition Amore en est une preuve.

 

 

Sakamoto-san, Shiro Takatani parlait de l’accès à cette salle noire comme une entrée dans une église. Or plutôt que d’y trouver un autel, un vieux piano nous attend au fond de la salle. Un objet qui rappelle les instruments délabrés pour lesquels les membres de Fluxus (de Paik à Joseph Beuys) avaient une grande affection. Dans les notes du CD, vous dites vous être servi de ce piano et dans Is Your Time, nous pouvons entendre quelques passages. Comment avez-vous repéré ce piano, quelle est son histoire ?

Des amis et collègues qui se trouvaient dans la région de Tohoku à l’époque du tremblement de terre de mars 2011 m’ont contacté pour me parler de ce piano qui se trouvait sous l’eau, dans la mer. J’ai tout de suite voulu m’y rendre, et nous sommes arrivés à le sortir, le nettoyer. Puis nous nous sommes mis à l’écoute, quels sons, quelles notes pouvait-il encore produire ? C’est ce qui se trouve dans cette installation. De là nous est venu l’idée d’images qui remontent à la surface, de sons engloutis, d’une volonté de persévérer.

L’atmosphère que génère Is Your Time, lorsque le spectateur traverse l’espace, pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un requiem, alors qu’en fait…

Sakamoto : Nous sommes dans la résurrection.

[ndr – La conception de cette œuvre avait lieu au moment où Sakamoto Ryuichi apprenait que son cancer de la gorge était en rémission.]

Vous incarnez chacun une histoire de l’électronique et de la création au Japon. Or aujourd’hui, peu d’artistes contemporains japonais semblent faire appel à ces outils, alors que leurs contemporains à l’étranger ont transformé les galeries et les musées et en ont fait une pratique dominante. Quel regard portez-vous sur tout cela ?

Sakamoto : La question au Japon aura mis beaucoup de temps à s’éloigner de la technologie, de l’outil. Pendant longtemps, être un créateur qui se servait de l’électronique voulait dire travailler avec des outils de pointe, nécessitant d’importants budgets de production. On ne pensait pas assez au concept. Nous avons ainsi assisté à une génération de jeunes créateurs allant dans ce sens, d’être à la recherche de « mécènes’ industriels afin de produire quelque chose de plus fédérateur.

Takatani : Lorsque je travaille sur une installation, ou une scénographie électronique, j’ai plusieurs collaborateurs, pour les tournages et la post-production, mais aussi dans la programmation de logiciels qui vont aider à créer les images ou à la diffuser. Cela reste une démarche d’atelier. Je sens autour de moi cette envie de créer des installations qui se rapprochent de celles de Pierre Huyghe, Doug Aitken, Isaac Julien, etc. Mais je crois que cela repose, ici, sur un effet de mode qui pour l’instant peine à porter fruit. Is Your Time au contraire montre pourtant le lien puissant et organique qui existe entre une pratique électronique et la création, au Japon.

Is Your Time, de Ryuichi Sakamoto et Shiro Takatani. ICC Center Tokyo, 9 décembre 2017 – 11 mars 2018.

Propos recueillis par Stephen Sarrazin. Tokyo décembre 2017, traduit du japonais par Okura Yoshiko.

Copyright : ICC 2017.

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin

À lire tous les seconds mardis du mois sur East Asia

DC Mini : un appareil à sonder les rêves des personnages du film Paprika, de Kon Satoshi, adapté du roman de Tsutsui Yasutaka.

Troisième chronique Japon pour un site consacré au cinéma : la première, No-Otaku, remonte au tournant du millénaire, pour Objectif Cinéma, que menait Bernard Payen de la Cinémathèque Française, la seconde, SoOtaku, plus conséquente, fut pour les Cahiers du Cinéma, avec le concours de Laurent Laborie et Jean-Michel Frodon. Enfin, celle-ci pour East Asia, avec Victor Lopez. Une chronique pour aborder ce dont le Japon rêve encore, et peut-être plus encore ce dont il ne rêve plus.

À cet égard, Kon Satoshi, qui a réalisé une œuvre sans faute, faite de strates, incarne un des derniers grands rêves du cinéma japonais, profondément lié à l’histoire de cette cinématographie (Millenium Actress) mais aussi à ce qui créait fractures et autres tremblements dans le Japon contemporain (Perfect Blue, Paprika, Paranoia Agent, Tokyo Godafathers).

Une oeuvre toujours à proximité. Une parenthèse pour souligner une complicité qui remonte au moment de la sortie au Japon de Perfect Blue, que je signalais à un collègue qui programmait la sélection asiatique d’un festival canadien. Le film fut récompensé, et je découvrais par ailleurs que Ikumi Masahiro, qui avait composé la musique du film, était déjà un ami de Tokyo. Un premier entretien pour HK Extrême Orient eut lieu, et par la suite, Kon Satoshi et moi nous discutions en amont de chacune de ses sorties, souvent dans son studio. Affiches et livres dédicacés, scellées.

Cette chronique accompagne le moment où j’exhumais l’affiche de Paprika, suite à une conférence donnée à Edinburgh.

Stephen Sarrazin.

À lire aussi :

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 1 : Unforgiven (sur Dans un recoin de ce monde)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 2 : Dimmer (sur Vers la lumière)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 3 : « Là où c’était, je n’en décollerai plus » (The Exhibition of Shinkai Makoto)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 4 : « Le temps retrouvé » (Entretien avec Sakamoto Ryuichi et Takatani Shiro)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 5 : Osugi Ren, last man standing

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 6 : Festival des ex, les aléas de Tokyo Filmex

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 7 : One Vision, lorsqu’il n’y a qu’un regard « Wowowowo gimme one vision »

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