DC MINI, LA CHRONIQUE DE STEPHEN SARRAZIN – Chapitre 7 : One Vision, lorsqu’il n’y a qu’un regard « Wowowowo gimme one vision »

Posté le 14 août 2018 par

Stephen Sarrazin présente dans DC Mini, nom emprunté à Kon Satoshi, une chronique pour aborder « ce dont le Japon rêve encore, et peut-être plus encore ce dont il ne rêve plus ». Ce mois-ci, premier bilan du 160ième anniversaire des relations entre le Japon et la France.

2018, année du 160ième anniversaire des relations entre le Japon et la France. Celle-ci célèbre et souligne à travers une série d’événements l’attachement culturel qu’elle porte au Japon. Occasion de montrer combien de spécialistes elle compte pour parler peinture/ cinéma/ manga/ anime/ cuisine /saké et shochu / traditions/ Japonisme, s’autorisant même à inviter à quelques collègues « japonais » à venir parler de ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Et que répond Tokyo pour saluer à son tour ce bel échange ? Nothing.

Ce qui n’est pas tout à fait juste car pendant que le FFF à Paris, le Festival du Film de Fesses, « montrait ses Nippons » avec une sélection de films de Kumashiro Tatsumi, un des cinq maîtres du Roman Porno du Studio Nikkatsu, UNIFRANCE (1) répondait avec son propre FFF (Festival du Film Français), accueilli à nouveau par la ville de Yokohama après douze années à Tokyo, et son « montre toi Frippon ». L’événement Kumashiro aura permis à la presse locale de suggérer que l’immense Miyashita Junko (muse de Tanaka Noboru, chez lequel elle incarnait Abe Sada) aurait été la Brigitte Bardot japonaise. Miyashita n’aura jamais connu de succès semblable, malgré un prix de meilleure actrice pour La Femme aux Cheveux Rouges (1979) de Kumashiro, ni tourné de films disposant de moyens se rapprochant de ceux dans lesquels apparaissait BB, et moins encore de cachets comparables. Puis de surenchérir en lorgnant vers Monica Vitti et de qualifier le cinéaste de Fassbinderien…(2). A se demander si Nikkatsu oubliait le Japon durant l’effervescence de cette grande décennie Showa.

Le gouvernement japonais ne s’offusque pas de ce passé coquin, se réjouissant de l’engouement de la France pour la culture pop nippone.

Une preuve que leur campagne officielle de promotion, « Cool Japan », serait une réussite… Le premier ministre Abe Shinzo devait d’ailleurs se rendre en France pour y célébrer cet anniversaire. Les pluies torrentielles dans l’ouest du Japon et les morts qu’elles entraînèrent mirent fin à ce projet de visite.

Néanmoins, un bémol parmi tous ces élans d’amour que la France porte au Japon. La Palme d’Or remportée par Kore-eda Hirokazu pour Une Affaire de famille suscite une controverse. Ce dernier avait refusé l’invitation du Ministre de l’éducation et de la culture, Hayashi Yoshimasa, à venir célébrer son prix. Kore-eda bénéficia pour son film d’un soutien de l’Etat (20 millions de yens) et son geste lui attira les foudres des critiques nationalistes qui lui reprochent de s’être servi de fonds publics pour une œuvre anti-Japon, portrait pourtant édulcoré de la communauté des sans-abris de Tokyo, sauvé par l’immense Ando Sakura.

Abe Shinzo tenta d’atténuer la polémique en rappelant combien l’industrie d’exportation des contenus était une source profitable de revenus pour le Japon. Et Kore-eda de répondre qu’il faisait du cinéma plutôt que de produire du contenu…(3). Rappelons pourtant que le dernier film de Kore-eda dans lequel les rôles principaux n’étaient pas tenus par des personnalités de la télévision remonte à Nobody Knows (2004), qui reçut le prix du meilleur acteur à Cannes. Évoquons également, lors d’une conférence de presse du cinéaste à Tokyo au retour de Cannes, l’omission du nom de Imamura Shohei, lors du souvenir de la dernière Palme d’Or du Japon il y a 21 ans. En oubliant le titre L’Anguille. Tandis que Kore-eda se met en quête de Vérité en France aux côtés de Juliette Binoche, descendue des montagnes de Yoshino et Catherine Deneuve récemment récompensée du prix Praemium Imperiale.

Stephen Sarrazin.

  • (1) Heureuse nouvelle chez Unifrance avec l’annonce de Serge Toubiana désormais à sa présidence.
  • (2) Libération, Tatsumi Kumashiro fesse ce qu’il lui plaît, 22 juin 2018.
  • (3) The Mainichi, 30 juillet 2018.

À lire tous les seconds mardis du mois sur East Asia

DC Mini : un appareil à sonder les rêves des personnages du film Paprika, de Kon Satoshi, adapté du roman de Tsutsui Yasutaka.

Troisième chronique Japon pour un site consacré au cinéma : la première, No-Otaku, remonte au tournant du millénaire, pour Objectif Cinéma, que menait Bernard Payen de la Cinémathèque Française, la seconde, SoOtaku, plus conséquente, fut pour les Cahiers du Cinéma, avec le concours de Laurent Laborie et Jean-Michel Frodon. Enfin, celle-ci pour East Asia, avec Victor Lopez. Une chronique pour aborder ce dont le Japon rêve encore, et peut-être plus encore ce dont il ne rêve plus.

À cet égard, Kon Satoshi, qui a réalisé une œuvre sans faute, faite de strates, incarne un des derniers grands rêves du cinéma japonais, profondément lié à l’histoire de cette cinématographie (Millenium Actress) mais aussi à ce qui créait fractures et autres tremblements dans le Japon contemporain (Perfect Blue, Paprika, Paranoia Agent, Tokyo Godafathers).

Une oeuvre toujours à proximité. Une parenthèse pour souligner une complicité qui remonte au moment de la sortie au Japon de Perfect Blue, que je signalais à un collègue qui programmait la sélection asiatique d’un festival canadien. Le film fut récompensé, et je découvrais par ailleurs que Ikumi Masahiro, qui avait composé la musique du film, était déjà un ami de Tokyo. Un premier entretien pour HK Extrême Orient eut lieu, et par la suite, Kon Satoshi et moi nous discutions en amont de chacune de ses sorties, souvent dans son studio. Affiches et livres dédicacés, scellées.

Cette chronique accompagne le moment où j’exhumais l’affiche de Paprika, suite à une conférence donnée à Edinburgh.

Stephen Sarrazin.

À lire aussi :

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 1 : Unforgiven (sur Dans un recoin de ce monde)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 2 : Dimmer (sur Vers la lumière)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 3 : « Là où c’était, je n’en décollerai plus » (The Exhibition of Shinkai Makoto)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 4 : « Le temps retrouvé » (Entretien avec Sakamoto Ryuichi et Takatani Shiro)

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 5 : Osugi Ren, last man standing

DC Mini, la chronique de Stephen Sarrazin – chapitre 6 : Festival des ex, les aléas de Tokyo Filmex

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