Deux ans après le deuxième opus, le divorce est consommé, John Woo est parti et Tsui Hark reste seul aux commandes de la saga du Syndicat du Crime. Reprenant l’idée de son comparse pour le deuxième opus, il décide de raconter un épisode de la jeunesse de Mark au Vietnam, mais paradoxalement, il produit un film à la fois personnel et éloigné du reste de la série, que HK Video et Metropolitan nous proposent de retrouver dans le troisième boîtier de leur somptueux coffret.
En 1974, venu chercher son oncle et son cousin Michael à Saïgon, le jeune Marc se retrouve bientôt humilié, maltraité et projeté dans un pays en guerre. Il va vite rencontrer un belle trafiquante, Chow Ying Kit, qui va l’aider à naviguer dans le chaos ambiant. Dès les premiers instants du film, Tsui Hark joue à nous prévenir que le film sera un peu différent ; systématiquement, Anita Mui prend la place du héros dans le cadre, supplantant à chaque fois Chow Yun-fat, lui volant littéralement la mise au point. Et, en effet, c’est elle le héros de cette épisode, la star que les autres personnages suivent. Dans le deuxième opus, on nous proposait un double de Marc qui n’était pas exactement lui, cette fois on nous présente un Marc qui n’est pas encore lui-même et son mentor féminin. De façon amusante, l’idée de John Woo d’un prequel comme deuxième épisode avait été retoqué pour éviter de changer d’acteur, et finalement, trois ans plus tard, Tsui Hark la considère comme une évidence, et estime que le public va accepter de croire au rajeunissement de dix ans de Chow Yun-fat depuis la dernière fois où on l’a vu dans la saga. Après tout, il a bien accepté qu’il était son propre frère jumeau dans le précédent opus.

C’est un film étonnamment politique, dès ses premières scènes à l’aéroport puis avec un passage où une tentative de badinage des personnages masculins laisse soudain place à une scène d’attentat. Si Une Balle dans la tête, le film siamois du Syndicat du Crime 3, se concentrera quatre ans plus tard sur la descente aux enfers d’un nouveau trio, plongé dans ce monde qu’ils ne connaissent pas, le long-métrage de la Film Workshop propose de suivre une famille installée sur place, accordant même une vraie place à un personnage vietnamien, notamment à la fin du film, dans une scène qui montre qu’il n’est pas simplement un personnage utilitaire mais une façon de proposer un autre point de vue sur le moment historique. Qui plus est, l’oncle de Mark est pharmacien à Saïgon, comme le propre père du réalisateur, et comme pour lui, la nécessité de quitter le pays a été une expérience identitaire compliquée. Curieusement, c’est Woo qui réutilise des pistes données dans le premier film, avec la scène d’humiliation alcoolique et urinaire, alors que Tsui Hark abandonne complémentent l’idée de la construction du lien avec le personnage de Ti Lung et ne se préoccupe même pas d’essayer de pérenniser l’existence de Ken en ne l’intégrant pas au récit familial. En revanche, on retrouve un triangle dans lequel Mark est le personnage qui essaie de se sacrifier par amitié pour son presque frère et préserver sa relation avec Kit. De façon amusante, John Woo choisira Tony Leung Chiu-wai alors que Tsui Hark avait employé Tony Leung Ka-fai, si on veut s’attarder sur les jeux onomastiques.

C’est aussi un film très sentimental comme le trahit son titre anglais Love and Death in Saigon et son titre originel 夕陽之歌 (Chanson du soleil couchant), avec une construction assez jolie du lien entre Mark, Kit et le cousin Michael, préfigurant par certains aspects le trio des Associés, avec les trois acteurs étant particulièrement doués pour incarner la danse des désirs croisés. Mais, comme rien n’est simple chez Tsui Hark, les jeux de trio sont doubles, et Mark est empêché dans son amour pour Kit par le fait que Michael l’aime aussi, Kit est tourmentée dans son amour pour Mark par l’ombre de ses sentiments pour Ho, et le personnage de Mark prend au fur et à mesure sa forme définitive en se débattant avec ses sentiments. Michael, un peu encombrant initialement, prend aussi en épaisseur dans cette intrigue douce amère, ce qui lui permet de se transformer en héros à la fin du film. La photo est volontiers démonstrative, dans le style de Tsui Hark, avec des contre-plongées et des plans larges, des déformations focales et une séquence de montage aux filtres assez kitschs et des maniérismes dont Christophe Gans trouve qu’ils préfigurent Wong Ka-wai. Dans l’ensemble, si les scènes d’actions n’ont pas le panache de celles de John Woo, elles portent un autre type de folie, le film rappelant parfois dans son rapport à la violence la radicalité de L’Enfer des armes. Le récit d’aventure tranche avec le réalisme de la situation politique, juxtaposant deux types de violence pourtant en apparence incompatibles, mais réunis par le style de Tsui Hark. C’est un film qui se sert du Vietnam pour parler de Tiananmen (la scène du tank n’est pas exactement subtile dans son imagerie) et la peur de la rétrocession – au point que l’oncle se trompe de date lorsqu’il l’évoque-, mais c’est aussi un épisode du Syndicat du crime avec des surgissements du thème musical, des scènes d’anthologie et une profonde mélancolie.

Rétrospectivement, le Mark du premier film se retrouve à porter les oripeaux de l’héroïne dont il ne peut totalement faire le deuil, comme son frère le fera pour lui. Cette fois, c’est Anita Mui qui brille dans les fusillades, un pistolet dans chaque main, portant un long manteau, et s’offrant les scènes martiales les plus épiques du film ; c’est elle qui porte initialement les iconiques lunettes de soleil. Quand c’est à lui de passer à l’action, Mark devient invincible puisqu’on doit le retrouver dans son ultime aventure, mais on sait aussi qu’on le rencontrera sans compagne, ce qui laisse planer l’épée de Damoclès sur Kit, d’autant plus qu’elle est prisonnière de sa relation passée. Le méchant est d’ailleurs assez intéressant, la révélation de sa véritable identité peut sembler clichée, mais elle est logique dans ce monde de troubles identitaires, entre colonisation et déracinement ; c’est un double du héros qui a mal tourné, qui a oublié la chevalerie, alors qu’il avait conquis l’héroïne un pistolet dans chaque main dans une scène dont la description ne peut qu’évoquer le premier opus. La grande confrontation de fin rejoue par contre celle du deuxième opus mais avec une tonalité tout autre, le triomphe se changeant en gâchis. Les rivaux finissent main dans la main, la réalité de la chute de Saïgon se superpose au romanesque mêlant la tragédie des personnages à celles des victimes de la guerre. Pour peu qu’on soit sensible au romantisme romanesque, la chanson d’Anita Mui qui donne son titre cantonais au film rend déchirant le moment des crédits. Pour son retour derrière la caméra après sa période dédiée à la production, Tsui Hark se réapproprie l’enfant commun qu’il a conçu avec John Woo et s’en sert à son tour pour faire un film personnel, avec son romantisme moins porté sur le triomphe de l’amitié que chez son comparse, mais tout aussi capable de s’attacher à la force des sentiments au milieu du déferlement de la violence.

Edition Vidéo
Comme les autres films du coffret, l’édition 4K est solide, les moments à l’esthétique les plus étranges étant fidèles aux expérimentations du réalisateur. Encore une fois, on retrouve les pistes françaises et cantonaises en stéréo et en 5.1, toujours aussi solides.
Sur le disque 4K on retrouve trois interviews :
– deux des scénaristes du film, Jason Lam Kee-to et Lau Tai-muk, qui reviennent pendant près d’une demi-heure sur la façon dont la Film Workshop encourageait la création collective, la volonté de réintroduire un personnage féminin après les retours sur les précédents opus et leur rapport à la masculinité. Bien sûr, ils reviennent sur l’importance de tourner au Vietnam et le choix des acteurs, en particulier la mue d’Anita Mui en star de film d’action, et le travail de Chow Yun-fat pour varier son personnage, leurs souvenirs du tournage et même l’idée de Tsui Hark de continuer la saga en projetant Mark dans un monde futuriste.
– le critique Gilbert Po revient sur l’histoire de la franchise, y compris l’opus pirate de Wong Jing, et son héritage.
– la spécialiste de la guerre du Vietnam Aurélie Basha I Novosejt qui revient sur l’intérêt de la représentation de Saïgon et de ses communautés.
Si le réalisateur n’intervient pas, il est à noter la présence d’un intéressant et sans tabou entretien dans le livret.
Bien sûr Grady Hendrix est là pour romancer l’histoire du film et de sa genèse, et on retrouve les traditionnelles bandes-annonces et galeries d’images.
Sur le Blu-ray, on trouve la version taïwanaise en mandarin, un petit peu plus longue, avec une scène un peu différente et quelques dialogues modifiés, mais rien d’aussi radical que le deuxième opus, ainsi que le débat de l’équipe d’HK Video, où Christophe Gans fait preuve d’un enthousiasme communicatif quand à sa redécouverte de ce troisième épisode.
Florent Dichy.
Le Syndicat du Crime 3 de Tsui Hark. Hong Kong. 1989. Disponible en coffret Blu-ray ou 4k chez Metropolitan films.
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