Il est des films qu’on oublie, d’autres qui deviennent des classiques ou développent un culte, mais plus rares sont les films comme Le Syndicat du crime de John Woo qui marquent un véritable jalon dans l’industrie cinématographique d’un pays. Sorti en 1986, cette production, sorte de note d’intention de la Film Workshop de Tsui Hark, est une réécriture de The Story of a Discharged Prisoner de Patrick Lung, tourné 20 ans plus tôt. En coffret Blu-ray ou UHD chez Metropolitan.
Film qui crée l’esthétique de ce qui sera surnommé le genre de l’heroic bloodshed, la boucherie héroïque, il établira la légende de John Woo (pourtant déjà réalisateur confirmé) ; il est aussi l’une des raisons de la création du système de classification des œuvres en catégories selon leur contenu qui sera mis en place dans la colonie en 1988. Mais c’est surtout un drame humain, réinventant de façon beaucoup plus sentimentale les tropes de la bromance virile des wu xia piang de Chang Cheh.
Ho et Kit sont deux frères. Kit vient de réussir son concours pour entrer dans la police, alors que Ho est chef dans une triade ; ils s’aiment, mais leurs professions et leur incapacité à se dire leur affection va les séparer. Mark et Ho sont deux frères de triade, ils sont littéralement prêts à tout l’un pour l’autre, et le savent, mais les malheurs de Ho vont également les séparer. Plus qu’un film d’action, l’œuvre est une étude mélancolique de la difficulté à rester fidèle à ses principes et à se sacrifier par amour fraternel. C’est d’ailleurs le titre original du film (et de son modèle) : 英雄本色, « La véritable couleur d’un héros/L’essence d’un héros », alors que le titre international A Better Tomorrow joue sur l’incertitude d’une société en perte de repères liée à l’annonce de la rétrocession, là où le titre français essaie de recentrer le film sur les enjeux de polar. C’est d’ailleurs aussi un film avec une indéniable dimension méta : on a assez dit combien le scénario (dont le deuxième jet est écrit par Woo lui-même) faisait écho au parcours du réalisateur, ancienne gloire humiliée par ses anciens pairs, « prisonnier à Taïwan », à son amitié avec Tsui Hark, à la mélancolie d’un Ti Lung has been dans le nouveau cinéma hongkongais après avoir été l’une des stars de la Shaw Brothers, à la difficulté de Leslie Cheung d’être pris pleinement au sérieux par ses aînés ou à la frustration de Chow Yun-fat d’être considéré comme un « poison pour le box-office« . Mais il est aussi méta dans la façon dont Woo réinvente la fraternité fraternelle des wu xia dans un monde moderne, où les bandits d’Au Bord de l’eau sont devenus des faux monnayeurs. Ancien assistant de Chang Cheh (et même deuxième assistant lors de l’incroyable séance finale du Justicier de Shanghai, aussi sanglante que romanesque avec son héros seul dans un combat impossible à gagner face à des dizaines d’ennemis), John Woo réinterprète le mélange de violence hyperbolique et de fidélité jusqu’au-boutiste à ses principes moraux dans une optique romantique à la façon de Cyrano de Bergerac, en privilégiant la rectitude et le panache à tout autre principe :
« Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que tout ceux-là? Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ? Tiens, tiens ! Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !… Que je pactise ?
Jamais, jamais ! »

Le film est finalement assez « sobre » par rapport à ce que deviendra le cinéma de John Woo, avec des scènes d’action spectaculaires mais assez circonscrites, pas encore de colombes, des ralentis et des cascades mémorables mais encore presque discrets… L’accent est mis sur les personnages, dès l’étrange scène de cauchemar inaugurale qui annonce la mort du petit frère avant même qu’on ne le rencontre, suivi de la révélation de la culpabilité de Ti Lung devant cette possible prolepse, son inquiétude se trahissant en très gros plans en même temps que son tatouage nous dit immédiatement qu’il est membre des triades. De la même façon, le personnage de Mark porté par Chow Yun-fat est marqué par sa caractérisation, flamboyante au début du film, semi-épave dans la seconde et finalement héros estropié (Chang Cheh, toujours, avec ses nombreux corps martyrisés qui retrouvent un souffle pour regagner leur dignité dans le combat) à la fin, lui donnant l’occasion de montrer une assez large palette de son jeu (et parfois même, le temps d’une scène, d’être subtil, ce qui n’est pas la façon dont on se souvient généralement de lui, avec sa propension aux rôles emphatiques). Le personnage de Leslie Cheung est sans doute le moins bien développé, principalement là pour être un antagoniste au personnage de Ti Lung, mais la performance de l’acteur permet de rendre crédible sa transformation d’ingénu en Javert rongé par le ressentiment. Autour d’eux, on trouve Kenneth Tsang (acteur venu tout droit du cinéma de Patrick Lung) en Monseigneur Bienvenue/Monsieur Madeleine de l’histoire, ancien repris de justice dévoué à ne pas faire subir aux autres la violence sociale qu’ils ont connu pour faciliter leur réinsertion, Waise Lee qui semble préparer son personnage d’Une Balle dans la tête ou Sek Yin-tsi (star de l’opéra cantonais et du cinéma dans les années 40) dans un de ses tous derniers rôles de grand nom de la pègre dépassé par le nouveau monde. On remarque aussi la présence de Tsui Hark dans un rôle comique et de John Woo dans une variante du rôle occupé par Patrick Lung dans le film original, le policier qui surveille l’évolution du condamné (comme le réalisateur surveille ses personnages). Côté rôles féminins, le seul notable est celui d’Emily Chu dans le rôle de la compagne de Kit, le petit frère, tantôt personnage comique (à tel point qu’elle semble presque dans un autre film), tantôt intermédiaire pour échanger entre personnages à l’orgueil taiseux.

Dans l’ensemble, c’est un film un peu paradoxal, son début est étrangement léger par rapport aux directions qu’il emprunte, comme si Woo et Tsui devaient finir d’exorciser les comédies à la mode à Hong Kong avant de déchaîner leur réécriture romantique du film noir local et un métrage incroyablement équilibré dans son écriture, pour un résultat très satisfaisant tant dans son récit que dans son sens du divertissement. Mais c’est aussi dès le début un manifeste stylistique : plutôt que de porter des tenues réalistes, les gangsters sont vêtus de costumes Armani, choisis avec le costumier Bruce Yu pour le mouvement de leur drapé au ralenti (leçon que le cinéma indien contemporain n’a toujours pas oublié), avec le modèle de Ray Ban Alain Delon sur le nez, dans de longs manteaux aussi cinématographiques que peu pratiques dans la chaleur hongkongaise, pour évoquer Le Samouraï de Melville et les personnages de Takakura Ken, mais aussi l’élégance des mafieux du Parrain. De même, les scènes de fusillades choisissent le pistolet plutôt qu’une arme capable de rafales pour montrer l’héroïsme des protagonistes, mais pour justifier le nombre incroyable de victimes, Chow Yun-fat est pour la première fois ici armé d’un pistolet dans chaque main, pour passer de la scène de western à une scène qui n’appartient plus qu’à John Woo ; et à son monteur David Wu, que Woo crédite comme responsable d’une partie des idées de la grande scène de Mark au milieu du film, notamment sur l’utilisation du son et de la musique (le réalisateur est particulièrement heureux de ce travail sur le son, affirmant que les bruits de balles sont un mélange de huit sons, dont des rugissements). Le film alterne des plans présentant clairement les espaces, d’autres iconisant les silhouettes (on remarque le passage du costume blanc de Ti Lung à Waise Lee) et des plans très rapprochés pour capter l’intensité des émotions, jouant autant sur la lisibilité de l’action que sur la mise en valeur du jeu d’acteur. Et, bien sûr, on ne peut pas oublier la mélancolie des compositions de Joseph Koo (c’est littéralement le sens de 當年情, le titre de la chanson interprétée par Leslie Cheung) qui porte autant les moments d’émotion que son thème d’ouverture jazzy est essentielle aux scènes d’ouverture ou le thème de Mark aux grandes scènes d’action. C’est véritablement un film essentiel, une fenêtre vers un nouveau cinéma d’action qui va pousser sa stylisation jusqu’à la caricature, synthèse d’une cinéphilie mondialisée pour produire un résultat qui n’était imaginable qu’à Hong Kong, avec cet alignement précis de talents, mais aussi un classique qui transcende les effets de modes tout en portant le témoignage d’un moment de l’histoire de la ville et de son industrie.

Edition Vidéo

Le Master 4K UHD est très satisfaisant, embrassant l’esthétique de la pellicule des années 80, même si cela signifie que certains plans sombres sont moins beaux. Après les DVD vieillissant, on ne doit pas bouder son plaisir de retrouver le film ainsi, sur le plus grand écran possible. Comme toujours chez l’éditeur, on a le choix entre des pistes sons cantonaises et françaises, en 2.0 ou en 5.1, selon si on privilégie l’authenticité ou la spatialisation.
L’édition est riche, son coffret étant accompagné d’un jeu d’affiche des trois films, de photos d’exploitation et d’un livret d’une cinquantaine de pages avec des analyses et remises en contexte sur les films mais aussi une longue interview de John Woo sur sa carrière et l’importance de sa duologie, un entretien avec Tsui Hark revenant sur son propre film de la saga, et des informations sur la restauration.
Dans le boîtier de ce premier film, on trouve d’intéressantes interviews : « Better than the Best » où John Woo revient pendant une demi-heure sur ses souvenirs du premier film, et son rapport intime à cette oeuvre, « Between Friends » où Terence Chang retrace pendant 8 min l’importance des relations interpersonnelles dans ce projet, « When Tomorrow Comes » où le scénariste Chang Hing-ka revient pendant une vingtaine de minutes sur le travail d’écriture du film et sur le rôle de Woo dans l’élaboration de la version définitive, « Thoughts on the Future » où Gordon Chan revient sur son rapport au film et « Better and Bombastic » où Gareth Evans s’extasie sur l’art du réalisateur de présenter l’espace, de donner une réalité aux lieux afin de les utiliser ensuite comme terrain de jeu de l’action. Comme à chaque fois, Grady Hendrix présente une version très storytelling de la genèse du film, et on retrouve les habituelles bandes-annonces originales et restaurées, ainsi que les 4 min de galerie d’images présentant des affiches et photos d’exploitations du monde entier.

Dans l’ensemble c’est vraiment une très belle édition, avec une vraie richesse éditoriale.
Florent Dichy.
Le Syndicat du crime de John Woo. Hong Kong. 1986. Disponible en coffret UHD ou Blu-ray chez HK Vidéos /Metropolitan Films.




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