Si Le Syndicat du crime est un film révélateur pour l’industrie de Hong Kong, sa suite est un objet tout aussi influent à sa manière, initiant une révolution dans la façon de filmer l’action. Un an après le premier film, le succès surprise du premier opus pousse les investisseurs à réclamer une suite. Seulement, ils souhaitent capitaliser sur la gloire nouvelle de Chow Yun-fat, alors qu’une partie de son aura vient justement de son sacrifice héroïque à la fin du précédent épisode… Face à une situation insoluble, Tsui Hark propose une idée absurde, un frère jumeau, et ce choix très artificiel fait passer le film du monde du polar à un monde fou où toutes les surenchères sont possibles. C’est un film malade, les idées de John Woo et celles de Tsui Hark commençant à se désaligner, mais c’est aussi un grand exercice de style, incroyablement réussi, gratifié par Metropolitan et HK Vidéo d’une précieuse édition.
Pour le premier film, Tsui Hark rêvait d’un trio féminin mais avait accepté de laisser John Woo ne pas utiliser son idée. Pour ce second opus, Woo proposait un film en analepse présentant la jeunesse de Mark et de Ho, en choisissant des acteurs plus jeunes alors que Tsui préférait une nouvelle histoire d’amitié méta, et c’est lui qui a eu gain de cause (bien sûr on reparlera du devenir de l’idée de Woo lorsqu’il s’agira d’aborder le troisième opus). Le producteur Dean Shek avait été l’un des soutiens des deux réalisateurs à Cinema City, mais des revers de fortune lui avaient fait tourner le dos de l’industrie cinématographique et s’exiler aux États-Unis ; le propos du film sera donc deux amis récupérant une ancienne légende du milieu joué par Dean Shek, exilé aux États-Unis après un épisode traumatique. On suit donc Ho (Ti Lung) sortant de prison pour aider la police afin de protéger son frère Kit (Leslie Cheung), policier infiltré chargé d’enquêter sur le magnat M. Lung (ancien mentor de Ho supposément rangé du crime par amour pour sa fille). Quand les choses tournent mal, les deux frères sont contraints d’appeler à l’aide Ken (Chow Yun-fat), le frère jumeau de feu leur ami Mark qui se trouve par hasard au bon endroit au bon moment. Pour compléter le tout, Kit est maintenant marié mais séduit la fille de Lung dans le cadre de sa mission, et les détails des malheurs de Lung impliquent de nombreuses trahisons. Autant le dire tout de suite, la simplicité maîtrisée du scénario du premier film est ici aux abonnés absents, tout est plus fou, plus violent, moins cohérent… Il faut dire que le montage original approche les trois heures alors que le montage final fait moins de deux heures, et que la plupart des scènes d’action n’ont pas été coupées. Il en résulte que ce qui en a pâti est le développement des personnages et, parfois, la logique de l’enchaînement des séquences. En un sens, c’est cohérent par rapport au côté grand spectacle du film, mais c’est une rupture notable avec le premier film.

Le film assume d’emblée son mélange de revisitation et d’hyperbolisation du premier volet : on retrouve le cauchemar de Ho, cette fois lié aux images du premier volet, un artiste a transformé les aventures du premier film en images, comme une immense bande dessinée et, comme l’armure d’Achille à Troie, le manteau troué et les lunettes de Mark sont des objets qu’on se réapproprie. Et en bougeant ces totems mémoriels, on fait soudain apparaître une photo du frère caché, aussitôt introduit par des images dessinées qui le façonnent en vrai double du héros perdu. Oubliée est la déchéance de Mark, son corps martyrisé, son humiliation, il est devenu une sorte de caricature de lui-même dans l’introduction et dans ses grandes scènes d’action, un emblème d’un nouveau cinéma hongkongais (et un rôle dont on demandera à Chow Yun-fat de rejouer des variante au delà du raisonnable). Et c’est là que les divisions créatives commencent à se faire jour : Woo aurait voulu accentuer le lien qui se crée entre Kit et Ken, deux frères contraints d’endosser l’ombre de leur encombrant grand frère (en partie pour donner un rôle plus intéressant à Leslie Cheung), alors que Tsui est beaucoup plus intéressé par les aventures de Dean Shek, en roi Lear sous influence de Ran, revivant sans cesse la perte de sa fille, jusqu’au moment où voyant simultanément un ami blessé et une arme au sol, ses réflexes de héros le ramènent suffisamment à ce monde pour une dernière mission. Il en résulte un film généreux, sans doute trop pour son bien qui essaie en même temps de construire les répercussions de la mission de Kit sur sa vie privée et les conflits intérieurs de Ho, de présenter Ken comme un nouveau personnage et de lui faire porter l’ombre de son frère alors qu’on ne les a jamais vu interagir, tout en distinguant les deux personnages, de présenter les transformations de l’oncle Lung, des étapes de sa chute à son retour, jusqu’à son dernier avatar et de tester les nouveaux jouets fournis par l’accessoiriste responsable de l’artillerie…

Et force est de reconnaître que le spectacle est présent, de la danse, thème intime pour Woo, au pastiche scorsesien dans la très folle scène du restaurant de Ken, rendue encore plus étrange par la postsynchronisation en anglais, en passant par les scènes d’action, avec glissade sur le dos un pistolet dans chaque main, fusil à pompe à travers une porte, abus d’explosifs et même un rapide combat au sabre… On est clairement dans un dialogue avec la pop-culture, entre les illustrations du premier film, les jeunes new-yorkais qui veulent inexplicablement s’habiller comme Mark (sans explication de la façon dont il est devenu si célèbre dans la diégèse…) ou les multiples références cinéphiles (comme mêlant Melville à Peckinpah, avec une équipe de héros devenus la nouvelle Horde sauvage). Le film est très célèbre pour sa dernière séquence d’action, parmi les plus meurtrières hors film parodique, avec ses corps qui s’entassent jusqu’à l’absurde, mais il s’offre aussi des séquences d’un pathétique frappant et mélodramatique comme le destin de la petite fille dans l’église, le sort des deux frères sous couverture ou l’accomplissement d’une prophétie du premier film, mêlant soudain naissance et mort. Dans l’ensemble, s’il n’était l’espèce de coda finale, on pourrait y voir un film profondément doloriste, où les héros finissent dans un état indéterminé entre la blessure grandiose et la mort, où les innocents ne sont que de potentiels dommages collatéraux et où le lien avec le crime est une cible mortelle aussi ineffaçables que les tatouages du membre des triades devenu prêtre. Le film est à la fois très conscient de ce qu’il est et très premier degré, embrassant sa propre absurdité, Ken portant les oripeaux de son frère mort, passant du protecteur de sa communauté à New York, prêt à rendre service au point de réapprendre à manger à l’oncle Lung dans des scènes mi-comiques mi-pathétiques, à un nouveau Mark, esprit vengeur déjà criblé de balles, poussant le mimétisme jusqu’à finalement ressortir l’allumette que son frère aimait avoir à la lèvre. Et, si le réalisateur est encore amer du résultat final, et affirme avoir voulu tuer tous les personnages pour empêcher les suites, on ne peut qu’être impressionné par la façon dont la dernière grande séquence d’anthologie est réalisée, très lisible, intense, sans retenue, l’adjuvant rédempteur du premier épisode se retrouvant maintenant fournisseur d’armes pour justifier les munitions presque infinies des personnages. Et, bien sûr, on ne peut pas oublier le dernier duel entre le « tueur melvillien » et Chow Yun-fat, avec sa narration sans parole et ce duel de western au delà du bien et du mal, juste pour déterminer qui est le plus grand combattant, sans haine ni but.

Sans être aussi satisfaisant que son prédécesseur, Le Syndicat du crime 2 laisse le même genre d’impression que Crippled Avengers de Chang Cheh par son bruit et sa fureur, mais il le fait tellement bien qu’on comprend comment il a pu mener à des mutations jusqu’à la frénésie cinétique d’À toute épreuve ou même à l’aboutissement logique de cette veine de Woo dans le jeu vidéo Stranglehold, où tout ne devient plus prétexte qu’au ballet des balles et aux réactions en chaîne. Il ne faut pas bouder son plaisir, d’autant plus que cette édition comporte une surprise de taille…

Edition Vidéo :
Comme son prédécesseur, le film est très satisfaisant en 4K HDR, reproduisant l’esthétique de la pellicule de l’époque, avec le même choix de pistes audio selon si on privilégie l’authenticité ou la spatialisation.
Le disque UHD contient quelques bonus attendus : « A Tumultuous Tomorrow », un très riche entretien avec John Woo de presque une demi-heure revenant en détail sur la genèse du film et son rapport à sa gestation compliquée, « Better Than Ever », un entretien avec Frank Djeng, historien du cinéma qui revient sur la réception du film et en particulier ses souvenirs de sa découverte lors d’une des premières projection aux États-Unis, « Hong Kong Confidential » l’habituel module de Grady Hendrix présentant de façon toujours aussi dramatisée l’histoire du tournage et de sa post-production, les bandes-annonces et la galerie d’images.
Un disque blu-ray accompagne le film, comportant « HK revisited, épisode 06, partie 01 » où Christophe Gans, David Martinez, Léonard Haddad et Julien Carbon reviennent pendant 50 minutes sur la duologie de John Woo avec un débat particulièrement intéressant sur la question du montage du deuxième opus, ainsi qu’une captation d’une heure de la rencontre avec John Woo au Festival Lumière 2025, animée par David Martinez.

Mais le bonus le plus important, la très bonne surprise de l’édition, est celui qui semble aussi le plus émouvoir Christophe Gans : une version workprint de 2h20, que l’on croyait perdue, montage le plus proche de la version de 2h40 initialement conçue par John Woo, réintégrant des passages coupés par concession pour laisser ce que Tsui Hark voulait. Il faut être prévenu, l’image n’est pas restaurée, défauts de pellicule, effets non finalisés, rayures et même images manquantes sont légion mais c’est un montage qui est vraiment passionnant à découvrir. Beaucoup de petites variantes rendent les personnages plus concrets, plus proches de l’esthétique du premier et certains moments vraiment flous dans le scénario sont beaucoup plus logiques ici (même le personnage de la fille de Lung, toujours sacrifié, s’en tire mieux ici). La scène où Ho est obligé de choisir entre sa couverture et son frère est aussi plus longue, plus violente (peut-être moins efficace dans ses atermoiements comme le dit Léonard Haddad, mais offrant plus de place aux acteurs pour interagir, précédée par une grande scène doloriste rappelant le passage à tabac de Mark, jusque dans ses cadrages. Et, surprise, la grande scène héroïque finale est un peu différente : soudain Ti Lung aussi à son duel avec le tueur melvillien, au sabre cette fois-ci dans un rappel à son âge d’or, et même le duel avec Chow Yun-fat est plus complet, préfigurant plus que jamais celui du Dead or Alive de Miike, la blessure au bras et la pose lors de l’égalité provisoire rapprochant encore les deux folies. On pourra rester plus réservé sur une étrange péripétie presque cartoonesque avec une bombe et des déguisements, mais la découverte de ce montage est un exercice passionnant qui complexifie beaucoup le rapport au film, et fait de cette édition un indispensable pour qui aime passionnément le cinéma de Hong Kong.
Florent Dichy.
Le Syndicat du crime 2 de John Woo. Hong Kong. 1987. Disponible en coffret 4K ou Blu-ray chez Metropolitan/HK Vidéo.




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