L’Iran, par-delà les frontières – The Wasteman d’Ahmad Bahrami

Posté le 3 septembre 2026 par

L’association Iran Ciné Panorama a décidément choisi des films radicaux pour cette deuxième édition de son festival, comme en témoigne la présence de The Wasteman d’Ahmad Bahrami. Troisième volet d’une trilogie initiée en 2020 avec The Wasteland, puis The Wastetown en 2022, ils s’agit d’un film en noir et blanc, format académique, sans paroles ni musique, avec un seul personnage, dans un style inspiré par Bela Tarr… Dans une ville désertée, un homme descend vers un cimetière en tirant une carriole : il vient enterrer son chien.

Le réalisateur affirme avoir eu l’idée du film en imaginant ce que ferait un dictateur après avoir tué toute sa population. Il en résulte un film abstrait, poétique, très esthétique mais délibérément rude. Un fois le chien enterré, le film devient une sorte de rituel, le personnage vidant des maisons, buvant et finalement brûlant les objets ainsi que ses propres vêtements auprès d’un arbre mort, avant d’essayer de s’enterrer lui-même, sans succès. C’est tout. L’intérêt ne vient donc vraiment pas du synopsis, mais de la façon dont le film travaille sa matière, avec des compositions très délibérées servies par de longs plans séquences, un incroyable travail sur le son (le bruit du vent en particulier) à défaut de paroles, et une scénographie tournée vers la transformation du spectacle incongru en mythe. L’ambiance n’est pas exactement oppressante, il s’agit surtout d’une étrangeté diffuse, d’une radicalité lente et décidée au pouvoir hypnotique.

De l’histoire d’un dictateur, on n’en trouve guère de traces directes dans le film, peut-être quelques allusions dans certains objets, les cadres vides dans les maisons ou le fait qu’il est le seul personnage qui reste. Mais on est plus proche du Roi se meurt ou de Fin de Partie que d’une étude de caractère, avec une indéniable dimension  symbolique. Comme dans le théâtre de l’absurde, on ne se pose plus la question de la logistique de ce monde, on accepte sa dimension poétique. On ne nous dit pas qui a fermé les maisons, ce que sont devenus les habitants ou ce que signifie les actions du personnage, mais ça n’a pas d’importance dans le mouvement du film, c’est un élément du dispositif pris comme un fait : il n’y a plus personne. Tout est présenté comme évident du point de vue du récit, sans accentuation, presque banalement dans le cadre, et paradoxalement d’autant plus intrigant du point de vue du spectateur : chaque objet rencontré, chaque geste effectué peut être interprété de diverses façons, mais aucune confirmation n’est jamais donnée. Et, alors que le film semble marcher vers une fin précise, il choisit de passer de la métaphore d’un roi sans divertissement voulant faire disparaître le monde avec lui à celle d’un mélange entre Sisyphe et Timon d’Athènes. Comme Sisyphe, le protagoniste semble pris dans une boucle, réitérant sans fin son impossible destruction, et, comme Timon dans sa version shakespearienne, son dépit du monde en arrive au point où il entreprend de s’enterrer lui-même (dans une version sérieuse de la menace d’Harpagon de faire disparaître tout le monde) et si ça ne règle rien de se tuer lui-même ensuite. Seulement, si, dans la ville, notre survivant a fini par effacer les traces d’identités des individus, les débris des souvenirs, ne laissant que des silhouettes spectrales, il n’arrive pas à lui-même se détruire. Lors du générique, le mot « Iran » isolé sans raison apparente amène à se demander si le film n’est pas une métaphore de l’état du pays, pris dans un cycle mortifère sans fin d’auto-effacement, sans jamais réussir à atteindre le mot fin (on peut noter que le titre anglophone reprend l’idée du waste land, de la terre gaste arthurienne, terre gâtée soit par les actions de son chef, soit par l’inaction de ses habitants au moment fatidique).

C’est un film qui s’inscrit dans une tradition (Bela Tarr, Lav Diaz…) mais il n’en a pas moins une identité propre dans sa radicalité morne, son refus de la dramatisation au profit de tableaux au limite de l’expérimental. Le film a eu ses autorisations de tournage mais il sera intéressant de voir si la censure iranienne le laissera diffuser dans sa patrie, même au public limité auquel le film est destiné, ou s’il sera jugé comme présentant une vision trop sombre (ou si la dimension abstraite du film le protégera en ne représentant pas directement l’Iran).  Le titre original du film est دشت خاموش, « l’homme silencieux », espérons qu’il puisse malgré tout se faire entendre.

Florent Dichy.

The Wasteman d’Amhad Bahrami. Iran. 2024. Projeté au festival L’Iran, par-delà les frontières.