VIDEO – Tora-san – COFFRET #1 – 1969/1970

Posté le 25 juin 2026 par

L’un des événements éditoriaux de cet été est sans nul doute le choix courageux de Roboto Films de sortir en coffrets Blu-ray et DVD les cinq premiers épisodes de la légendaire saga des Tora-san, le facétieux camelot aux 50 longs métrages. C’est l’occasion rêvée de découvrir ou de redécouvrir cet anti-héros japonais, personnage légendaire de la culture populaire de l’archipel.

Créé initialement pour la télévision en 1968, Kuruma Torajiro, dit Tora-san, est un personnage truculent et attachant, marchand vagabond pour l’avenir duquel sa famille s’inquiète. Seulement, à la fin du vingt-quatrième épisode de la série, Tora-san est mort, mordu par un serpent. Ses aventures (pour l’essentiel perdues sous cette première forme) auraient donc dû s’arrêter là. Mais une étonnante vague d’émoi du public va pousser le réalisateur Yamada Yoji à entreprendre de convaincre la Shochiku de le laisser ramener le personnage à la vie pour le grand écran, toujours sous les traits d’Atsumi Kiyoshi. Initialement, le réalisateur n’envisage qu’une histoire indépendante, mais le succès de l’entreprise pousse à produire immédiatement un deuxième film, puis trois autres, et finalement à lancer une série que seule la mort (et encore, vu les deux épisodes posthumes) de l’interprète peut arrêter.

Mort sur le petit écran en mars 1969, Tora-san renaît donc dès août de la même année, héros d’un film intitulé C’est dur d’être un homme traduction littérale de 男はつらいよ, le titre de la série). Le film n’est pas initialement pensé comme le début d’une série, même s’il propose déjà des éléments qui vont devenirs constitutifs de son identité : le cadrage en cinémascope, le quartier de Shibamata, la chanson de Tora-san (et sa référence au mariage de sa sœur, sujet de ce premier film) et ses reprises du thème musical, les plans sur les rives et les gares, lieux d’éternels départs et retours, les retrouvailles avec la famille puis la brouille qui le pousse à repartir, la rencontre d’une « madone » (surnom donné par la suite aux interprètes des amours impossibles de Torajiro, dans ce premier film il s’agit de Mitsumoto Sachiko), la découverte d’une ville (ici Nara), les moments de mise en avant du talent du bateleur, le retour au foyer, l’échec de l’amour et le retour à l’errance. Il n’est pas anodin que Yamada se dise influencé par Pagnol (qu’il a même directement adapté précédemment) et le rakugo, cet art du récit à la fois réaliste et drôle, mais sans ostentation typiquement japonaise. Même si le public japonais connaissait déjà les personnages, le film est l’occasion de les réintroduire et de repartir sur des bases saines (seuls le protagoniste et son oncle sont incarnés par les mêmes acteurs que dans la série). La première partie du film est centrée sur le retour du camelot après des années d’absence et sa volonté d’occuper son rôle de grand frère dans la vie de sa demi-sœur Sakura, incarnée par Baisho Chieko, jusqu’à la fin de la série. Comme nous sommes dans une comédie, ce sera l’occasion de chocs culturels lors de la rencontre de la famille d’un prétendant fortuné, où les riches se retrouvent confrontés à la démesure rabelaisienne de notre Sganarelle japonais. La deuxième partie du film s’intéresse aux amours réelles des personnages, avec un jeune homme cultivé mais devenu pilier de l’usine locale qui n’ose avouer frontalement son amour à Sakura (ce qui lui vaut bien sûr quelques mauvais conseils de Tora-san) et la passion de Torajiro pour la fille du prêtre joué avec un humour pince sans rire par Ryū Chishū, qui bien sûr, si elle apprécie notre héros comme un sympathique ami d’enfance, a déjà un fiancé (le réalisateur a d’ailleurs écrit des romans sur les origines des personnages, racontant l’enfance de la jeune fille et de Tora et s’achevant sur le départ pour 20 ans de notre vagabond). Les enjeux ne sont pas vraiment dans le suspense, le film va vraiment là où il a l’air d’aller, mais dans le détail de la description d’une société en cours de mutation, son intérêt pour la vie des gens du peuple, et la sympathie pour cette famille, dysfonctionnelle parfois mais aimante, l’évolution de l’attitude de Torajiro face à son futur beau-frère et son intervention dans son conflit avec son père, annoncent la façon dont le personnage cherche à résoudre chez les autres les blessures qui resteront insolubles chez lui. Tora-san est embarrassant, bruyant, maladroit et gaffeur mais c’est un personnage profondément bienveillant, qui essaye d’être un « homme», de se conformer à ses valeurs.  Le film doit beaucoup à ses interprètes dans un véritable travail de troupe, mais aussi à son sens du détail, parfois drôle, parfois émouvant, toujours doux amer. La famille n’est pas une famille modèle, avec le retour intermittent du neveu prodigue revenu seulement après la mort de son père maltraitant, l’oncle bourru qui passe sont temps à se plaindre de ce bon à rien et les femmes partagées entre attendrissement et embarras face à ce personnage qui n’entre pas dans l’idéal normé de la société japonaise. Et pourtant, c’est une des famille les plus évidemment aimantes et tendre du cinéma japonais, où la solidarité passe par l’inquiétude et les moments de remontrance. À la fois récit indépendant de qualité et matrice d’une série involontaire, ce premier film est un succès inattendu pour la Shochiku.

En novembre 1969, voilà donc déjà le retour du colporteur (plus rapide que dans la diégèse, vu l’âge de l’enfant de Sakura né à la fin de l’épisode précédent). Toujours réalisé par Yamada, le film décide d’étoffer un peu les personnages et ajoute ce qui deviendra une des marques de fabrique de la série, un cold open onirique; qui va guider une partie des pérégrinations de l’épisode. Tora-san : Maman Chérie (en japonais plus sobrement 続・男はつらいよ, La suite : C’est dur d’être un homme), s’ouvre sur une scène onirique de retrouvailles avec la mère disparue, avant de revenir à la situation concrète de la fin du premier épisode. Encore une fois on retrouve l’incapacité de Tora-san à rentrer dans le cadre attendu (le fait de manger des produits de qualité suffit à l’envoyer à l’hôpital, habitué qu’il est à la marge. À nouveau, on le voit se chercher une famille de substitution, cette fois auprès de son ancien professeur dont il tombe évidemment amoureux de la fille, jouée par Sato Orie. La logique des épisodes des Tora-san étant en quelque sorte précurseur de celle des Simpsons, la succession de  choix catastrophiques du héros fait dériver le récit, avant que ses amours ne causent les développement d’une troisième fois. Incapable de se tenir à table, incapable de rester en place (même à l’hôpital), toujours prêt à en venir aux mains, le personnage ne peut se plier au monde du vieux professeur, quels que soient les efforts qu’il fasse. À l’inverse de ce désir de respectabilité, le film le voit s’aventurer dans les quartiers les moins reluisants de Kyoto, pour retrouver sa mère, dans une scène à la fois hilarante dans ses jeux sur les malentendus et sa brutalité, déchirante, justement en raison de cette brutalité. Encore une fois, la dimension de cœur d’artichaut du personnage sert à faire avancer l’intrigue, puisqu’il confond toujours toute forme d’affection avec de l’amour. À la manière d’un chœur grec, on voit la famille se préparer à une conclusion qu’il est le seul à ne pas anticiper. Il n’y a pas de trahison du personnage féminin, juste une incapacité de Tora à trouver sa place dans la société. Toujours fidèle à son goût pour le doux amer, le réalisateur choisit de clore le récit sur une touche d’optimisme, refusant la mélancolie qui est encore une fois conçue comme un au revoir possible au personnage. Mais l’interprète et le réalisateur reçoivent des prix pour leur travail sur les deux films, ce qui pousse la Shochiku a lancer la production de trois films supplémentaires.
C’est ainsi que Tora-san revient dès janvier 1970, devant la caméra de Morisaki Azuma, co-scénariste de la série et du premier film, puisque Yamada est occupé à un film social qu’il pensait plus sérieux. Cet opus s’intitule en français Tora-san : Le grand Amour, ce qui sonne de façon ironique quand on connaît le personnage et ses succès sentimentaux relatifs, ainsi que le titre japonais : 男はつらいよ フーテンの寅, C’est dur d’être un homme : Tora le vagabond). Si Yamada participe à l’écriture, sa finesse à la mise en scène se fait un peu sentir devant ce nouvel épisode qui caricature les éléments bouffons du personnage. Au début du film, malade, Torajiro réinvente sa famille pour se donner de la contenance (prétendant même que Sakura est son épouse, dans une explicitation de l’obsession quasi incestueuse qui traverse toute la série), ce qui le pousse à se demander s’il doit fonder son propre foyer. En écho à la scène de mariage arrangé de Sakura dans le premier film, c’est lui qui cette fois se retrouve à un rendez-vous embarrassant. Et, une fois encore, il décide de se mêler de régler la vie d’autrui au détriment de la sienne. Après la dispute rituelle, c’est à Ise que notre héros tombe amoureux d’une veuve détenant un ryokan, interprétée par Aratama Michiyo. Cette fois, il se projette aussi bien en mari que beau-frère et père potentiel, surinvestissant toutes ses relations et préparant la déception annoncée. Le film apporte tout de même une variation qui sera reprise dans d’autres épisodes de la série : au lieu d’une interaction entre Sakura et la madone, Tora-san s’intègre dans la fête du nouvel an, en s’emparant d’un reportage télévisé. Le film veut ostensiblement parler de la famille et même du désir de paternité, mais il accorde paradoxalement moins de place à Sakura, privilégiant les aptitudes de quasi clown d’Atsumi Kiyoshi. Dans le même temps, le réalisateur essaie de mettre en avant la question de l’humiliation sociale qui va avec le statut du marginal Ce n’est pas un mauvais film, loin de là, mais il semble davantage appliquer une recette, être pensé comme un épisode d’une série, et il fit moins d’entrée que les précédents.
Sobrement appelé 新・男はつらいよ(Le Nouveau  C’est dur d’être un homme) en version originale et Tora-san : le Millionnaire en France, le quatrième film arrive le mois suivant, dès février 1970. Pour la dernière fois, un réalisateur autre que Yamada est derrière la caméra : Kabayashi Shun’ichi, producteur à l’initiative de la série télévisuelle originelle. Cette fois, la ville à l’honneur est Nagoya, ou en tout cas son hippodrome. Après une scène d’ouverture mettant en scène à la fois la bonne volonté et le ridicule de Torajiro, le film nous présente un Tora pour une fois chanceux, ayant gagné au jeu, et désireux de rendre à sa famille son affection, en leur offrant un grand voyage. Bien entendu, rien ne va se passer comme prévu, et au bout de quelques péripéties rocambolesques, la première partie du film aboutit à une conclusion mélangeant burlesque et humiliation sociale. La deuxième partie est consacrée aux nouvelles amours du camelot, bien entendu vouées à l’échec, cette fois tournées vers une institutrice à laquelle la famille a loué sa chambre, interprétée par Kurihara Komaki. Cette intrigue sert de prétexte pour mener à une scène où Tora-san va se confier à sa famille, pensant ne pas être entendu (à revers de la situation officielle où on le découvre dans le champ, derrière la personne qui prononce des mots qu’il n’aurait pas dû entendre).  Ensuite, le voyage reprend et Tora continue de répandre auprès d’étrangers cette joie qui lui échappe. Le film est mieux reçu que le précédent mais Yamada éprouve trop de frustration à voir d’autres regards que le sien sur son personnage et il décide de revenir pour un épisode de conclusion.
Il s’agit donc de Tora-san : La nostalgie (pour une fois quasi calque du titre japonais 男はつらいよ 望郷篇), sorti en août 1970. À nouveau, on trouve un rêve inaugural : la mort de l’oncle. Pour se venger du souci que Torajiro cause à sa famille, son oncle décide de lui faire croire qu’il est vraiment mourant. Évidemment, s’en suit un mélange de burlesque et d’humiliation sociale. Mais cette fois, le motif est redoublé, puisqu’une figure paternelle est bien en train de mourir, un vieux chef yakuza est au bord du trépas à Hokkaido. Après une dispute sur le rapport à l’argent, voici donc Tora-san occupé à essayer d’accomplir les dernières volontés du mourant en retrouvant son fils naturel. Sa discussion avec le fils retrouvé le pousse à s’interroger sur son rapport au monde et à prendre en compte les conseils de sa sœur. Conformément aux paroles de la chanson, Tora va essayer de devenir un homme digne, un véritable travailleur, homme du peuple ordinaire. Partagé entre les refus d’employeurs qui le connaissent trop bien et son propre refus de tout ce qui lui semble trop propice au romanesque ; il finit par devenir marchand de tofu à Urayasu. Comme il se doit, il tombe amoureux de la jeune fille de sa patronne – les dialogues insistent sur le fait qu’il compare toutes les femmes de sa vie à sa sœur, la jeune fille étant interprétée par Nagayama Aiko qui jouait Sakura dans la série télévisée, ce qui ajoute encore au sous texte incestueux une entrave sur les possibilités de trouver un amour véritable. En parallèle, le film discute sur les différents liens entre les individus, opposant le Aniki de Noboru (le frère symbolique présent dans presque tout les épisodes du coffret) et le Onichan de Sakura, le lien artificiel à la yakuza et le lien familial, le lien qu’on peut briser et le lien auquel on n’échappe pas. Nécessairement, Tora et Noburu ne peuvent pas se tenir à leur résolution de revenir dans le rang, « changer trop vite est mauvais pour la santé » ; le cycle de l’échec risque toujours de les reprendre. Et pourtant, au moment de leur dire au revoir, Yamada les montre singeant les rituels yakuza avant de revenir aux joies de l’enfance, dans un refus ludique du fatalisme, malgré le systématisme du scénario. Les prix reçus par le film et la forte augmentation de la fréquentation a pour conséquence d’annuler le caractère final de cet opus, et à partir de ce moment, il sera dur d’être un homme pour la durée d’une vie. Avec l’air de ne pas y toucher, sur le mode mineur, revenant comme une ariette populaire, la saga, discrètement et l’air de rien, a su, à l’image de son héros entrer dans la légende populaire et à trouver sa place, sinon dans le monde, mais dans l’histoire du cinéma mondial.
Édition Vidéo:
Les copies sont toutes parfaitement restaurées et très propres, accompagnées de piste son stéréo de qualité (il est à noté que les images qui accompagnent cet article sont tirées des images promotionnelles d’archives et non de captures d’écran des restaurations).
Le film est accompagné de bandes annonces mais aussi d’une introduction par Yamada Yoji , qui revient sur son rapport personnel au personnage et à la saga, ainsi que d’une interview précieuse du réalisateur.
Le premier Blu-ray contient une présentation du double musée dédié à Tora-san et à Yamada Yoji, ainsi qu’une visite guidée de Shibamata, le quartier au centre des films. Une dernière vidéo présente le Tora-san summit 2025, montrant à quel point la série est encore populaire au Japon.
Claude Blanc a fourni un précieux livret de présentation de la série (48 pages dont plus de 30 de textes), revenant autant sur les films du coffret que sur la série et son réalisateur, avec un enthousiasme contagieux.
Florent Dichy.
Coffret Tora-san Vol.1 (5 premiers films, 1969-1970). Japon. Disponible en coffret DVD et Blu-ray chez Roboto Films.