FESTIVAL DU FILM MOUSSON 2026 – Isan Odyssey de Thunska Pansittivorakul

Posté le 5 mars 2026 par

Pour son film de clôture, le Festival du Film Mousson avait également choisi un documentaire atypique : Isan Odyssey de Thunska Pansittivorakul. Ostensiblement, le film se présente comme un documentaire sur le Mor Lam, un type de spectacle musical traditionnel du Laos et du nord-est de la Thaïlande, la région Isan du titre. Mais le film est en réalité l’occasion non seulement de se plonger dans la culture d’une région mais aussi et surtout dans son histoire politique et ses luttes.

Le film est volontiers surprenant, il s’intéresse aussi bien au parcours personnel d’un artiste qu’à la mise en scène du spectacle, au rôle social du tour de chant qu’aux revendications qu’il dissimule. Mêlant, extraits, archives, entretiens et scènes de spectacle, le film installe une impression de familiarité pour se permettre de révéler ses véritables moments de force qui arrivent comme une déflagration. Les populations décrites sont ethniquement comprises entre le Laos et la Thaïlande, prises dans des dynamiques de loyautés nationales et identitaires. Le Mor Lam est un genre artistique spectaculaire et ostentatoire mais dans le même temps, l’histoire de la région est effacée et trop discrète. Tout le projet est conçu sur le paradoxe de l’horreur de l’histoire qui va être contée et de la joie de vivre de la communion artistique, comme forme de résilience. Le film choisit l’angle de la culture pour finalement présenter l’histoire d’une communauté terriblement maltraitée à travers toutes les époques, de son passé lointain à l’époque contemporaine en passant par la guerre froide, mais sans jamais se départir de la dimension musicale du projet. Le film lui-même, avec son sens de l’image toujours impeccable et son travail sur la bande son, se place dans cette tradition, cette transfiguration de l’horreur par l’art, et cette utilisation de l’art pour conjurer l’oubli.

Vers le milieu du film, le réalisateur nous offre une scène d’anthologie qui est la véritable clef de l’œuvre : sur un monument aux morts, un danseur se lance dans une incroyable chorégraphie pendant qu’une voix robotique égraine l’histoire des répressions et des morts. Plus la scène dure, plus elle gagne en force comme une performance rebelle éclatant contre l’injustice. En célébrant les artistes vivants, le film célèbre aussi les morts, ceux dont il ne reste plus que des statues ou des anecdotes affreuses sur leur disparition. La musique et le mouvement sont vraiment les lignes de force de ce film, ce qui lui permet de ne pas sombrer dans l’horreur mais de montrer la force d’un peuple. En un sens, il s’agit quelque peu d’un tract déguisé en documentaire, mais avec une telle force qu’il pousse justement à vouloir en savoir plus.

Isan Odyssey un document rare et précieux, parce que c’est un point de vue thaï sur une partie méconnue de l’histoire thaï, mais aussi une prise de risque quant à la confrontation de la mémoire à des situations récentes, à des crimes encore présents, impliquant aussi bien le pays lui-même que les grandes puissances internationales dans l’impitoyable jeu des sphères d’influences. Quand on se penche sur le reste de la filmographie du réalisateur, on constate une véritable cohérence ; il est un documentariste très engagé, jouant sur tous les tabous de son pays, de la sexualité à la violence politique, mais toujours porté par une véritable vision artistique, une volonté de cinéma qui décuple la force de son propos. Nous sommes aussi émus esthétiquement que moralement par son propos. C’est un film qui se range du côté des minorités, ethniques, sexuelles ou politiques et travaille à leur rendre la dignité que le monde essaie de leur arracher. C’est assez rare pour le souligner : même la dimension informative du documentaire mérite d’être découverte dans son contexte, en tant qu’œuvre.

Florent Dichy.

Isan Odyssey de Thunska Pansittivorakul. Thaïlande. 2025. Projeté au Festival du Film Mousson 2026.