L’infatigable réalisateur kazakh Adilkhan Yerzhanov est déjà de retour pour la Semaine de la Critique organisée en parallèle de la Berlinale 2026. Cette fois, il nous propose un néo-western crépusculaire dans un Karatas en proie à une dictature mafieuse.
Un mercenaire expérimenté est engagé pour mettre en place un système de sécurité pour l’homme fort local, alors que celui-ci se lance en politique. Notre protagoniste va vite se retrouver pris entre son rôle de turgaud, de vassal qui doit une fidélité absolue à son employeur, et ses convictions et sentiments.
Dès le début, on se rend compte de la singulière tonalité du film. Accompagnée d’une succession de plans de paysages arides et enneigés sous un ciel rouge, une ballade se lance, en énonçant la légende de la ville de Karatas sous le terrible Baylat, présenté comme une sorte d’ogre, alors que s’annonce l’arrivée de Bek, le héros tragique. D’emblée, la dimension musicale du film est donnée, avec une pointe d’amertume, puisqu’il est dédié à Sandro Di Stefano, le compositeur de quatre des projets les plus récents de Yerzhanov, comme Cadet et Moor, décédé fin 2025. Avant même que l’avion de Bek ne se soit posé ou que la chanson n’aie eu le temps de se finir, un panneau sur une barrière nous montre qu’il ne reste que vingt jours avant le trépas. Le personnage est immédiatement iconisé ; son visage est initialement caché, mais il dégage la présence étrange des héros d’action de Yerzhanov, entre les bottes militaires, les peaux de bêtes et le cuir (c’est d’ailleurs une nouvelle fois Berik Aitzhanov, comme dans Moor et Steppenwolf, qui incarne le mystérieux vétéran), mais tirant une valise d’un jaune éclatant, comme incongrue dans l’univers morne qui nous est présenté. Hirsute, barbu, tatoué, certains doigts recouverts d’une enveloppe noire, se promenant avec son exemplaire d’Hamlet et son fusil à pompe, brandi d’une main : il est immédiatement reconnaissable à la manière d’un personnage de Corbucci ou de Leone. Dans la même scène, une femme mystérieuse, tout en silhouettes de film noir, campée par Anna Starchenko, accompagnée d’un enfant, arrive elle aussi à Karatas. Pendant les dix premières minutes, la chanson mise à part, il n’y a aucun dialogue, les scènes se changeant en étrange pantomime, conservant leur mystère jusqu’à l’irruption du titre.

Le personnage du méchant, interprété par Dias Baituov, est particulièrement mis en valeur, radicalement différent sur ses photos de campagnes que l’espèce d’ogre dont l’étonnante armure entre le CRS et le guerrier mongol accentue les contradictions (il est à la fois lié à l’héritage capitaliste et communiste, pieux et en contradiction morale avec toutes les valeurs religieuses, présenté comme garant de l’ordre mais figure du chaos). Plus le film avance et plus son état physique se dégrade, toujours plus proche de son état de délabrement moral. Le personnage n’a aucune qualité rédemptrice, meurtrier, sans doute violeur, sadique, excité par l’humiliation de ses subordonnés et ses arrangements avec la parole donnée, et prenant un soin tout particulier à vouloir pervertir l’innocence de ceux qui l’entourent. Créature lubrique et mortifère, qui se protège en s’enfermant lui-même dans une sorte d’aquarium, il est le croisement entre les monstres politiques d’Ulbolsyn et l’univers à la Mad Max de Steppenwolf. Dans le rôle du frère qui cause la rencontre du héros et du monstre, on retrouve Kuantay Abdimadi (l’interprète des Kazakh Scary Tales), dans un de ces rôles de semi-naïfs qu’affectionne le réalisateur. Entre bêtise, fragilité veulerie et mauvais choix systématique, il est l’un des catalyseurs de la tragédie. Les plus importants seconds rôles sont bien sûr incarnés par d’autres membres de la troupe que s’est constitué Yerzhanov au fil des années, contribuant à cette impression que ce monde n’est jamais ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, familier mais étrange. L’intrigue elle-même joue sur ce jeu de motifs et de variations, de la répétition du couple mère/enfant au vétéran solitaire au traumatisme enfoui, avec l’apparition de masques ou les scènes d’action rappelant par moment l’épopée héroïcomique d’Assault et à d’autres la tension de la fin de Cadet.

Si on retrouve Yerkinbek Ptyraliyev à la photographie et Yermek Utegenov aux décors, on remarque qu’outre le jeu habituel sur les plans longs et le cadre qui se ressert peu à peu, le film joue aussi par deux fois sur les split-screen, et de nombreuses fois sur les reflets et les éblouissements, ce qui est assez logique, puisque le film travaille la thématique des doubles et des reflets déformés. Dans le jeu sur l’exploration morale des personnages, pris entre respect de la parole donnée et difficulté à accepter de fermer les yeux sur l’inhumanité, chacun voit en l’autre ce qu’il aurait pu devenir ou ce qu’il redoute d’être ; mais aussi parfois quelqu’un qui pourrait comprendre ses propres dilemmes. Certains éléments peuvent sembler mystérieux, comme toujours à la limite du conte, avec une emphase sur les jouets d’enfants (avec une scène notable du point de vue d’une voiture radiocommandée et une boule lumineuse qui revient comme un refrain, ou même les drones à cannettes des adultes), ou le rapport à la danse, dont les surgissements conjurent la mort. Les comptes à rebours présentés par des panneaux intégrés à l’univers, ou les foules littéralement traitées comme des pantins, offrent comme d’habitude des moments de poésie mâtinés d’absurde… Dans les moments d’émotion, le héros se met d’ailleurs parfois à chanter une phrase, ramenant toujours à la dimension de ballade. On peut noter la solidité des compositions d’Abay Abkaev et du sound design de Nikita Fomin, qui contribuent grandement à faire vivre cette version de Karatas en ville de western moderne.

Le conte et l’absurde ne sont pas non plus une déconnexion du monde moderne, puisque des références claires sont faites en jeux d’influence internationale, égratignant le rapport à la démocratie de pays comme la France, les États-Unis, la Russie ou la Corée (une silhouette en particulier est particulièrement reconnaissable, s’intégrant de façon troublante parfaitement dans l’univers du récit)… Dans le contexte actuel, le récit pourrait être aussi noir et pessimiste que Steppenwolf, avec un héros qui se laisserait dévorer par ses contradictions, mais la scène finale entre Fox, l’héroïne, et Bek le héros choisit une autre voie, avec un dernier plan de la séquence aussi mémorable qu’audacieux et étrange, comme dépassement des dilemmes de l’obéissance féodale. Encore une fois, la présence d’Anna Starchenko sert à porter la possibilité d’une autre fin, un contre-modèle à l’envahissement des références shakespeariennes par un refus de la fatalité de l’oppression masculine. Si les personnages du film sont très stylisés pour épouser les contours du genre, le film est l’occasion de belles performances d’acteurs qui apportent une véritable crédibilité à ce monde de fiction. Et le métrage a le mérite de poser directement la question insoluble : même si la plupart du temps, un tyran succède au tyran déchu, doit-on accepter la servitude volontaire à un système vérolé ? En se refermant sur un écho à l’ouverture, le film ne répond pas, mais il offre un instant d’espoir.

Florent Dichy.
Turgaud d’Adilkhan Yerzhanov. Kazakhstan. 2026. Projeté à la Semaine de la Critique de la Berlinale 2026.




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