Le Black Movie donne cette année la possibilité à ses spectateurs de découvrir ou redécouvrir Battle in Outer Space, aussi connu sous le nom La Bataille Interplanétaire du légendaire Honda Ishiro, père de Godzilla. Sorti en 1959, il s’agit d’un film d’aventure à l’ancienne, aussi fantaisiste que sincère et miroir des aspirations et peurs de son époque.
Sur Terre comme dans l’espace, des infrastructures essentielles sont détruites par des frappes subites d’origine mystérieuse. Serait-ce une agression extraterrestre ? Afin d’en avoir le cœur net, les Nations Unies déploient deux navettes en direction de la Lune, épicentre des attaques…
Si l’esthétique du film peut sembler un peu désuète de nos jours, il faut néanmoins se souvenir que c’est une production importante de la Toho, pour laquelle Honda est épaulé par Sekizawa Shinichi et Tsuburaya Eiji (le père du tokusatsu, co-créateur de Godzilla et d’Ultraman), respectivement scénariste et responsable des effets spéciaux sur son film Varan le monstre géant l’année précédente. Le film semble plus où moins être une suite à The Mysterians (Prisonnières des Martiens) de Honda et et Tsubaraya, en reprenant les noms des personnages, même s’ils sont incarnés par de nouveaux interprètes et propose à la fois une intrigue paranoïaque de guerre froide avec des extraterrestres capables de retourner les humains en leur faveur, un film d’aventure avec l’exploration de la Lune et un proto Independence Day avec les scènes de combat finales (le film américain reprend même le nom de la base militaire du film japonais d’où part dans les deux cas la riposte contre les envahisseurs). Le grand plaisir du film est bien sûr le charme de son travail visuel tout en matte painting, maquettes et Tohoscope magnifié par le procédé Eastmancolor et de ses effets spéciaux, de ses véhicules improbables aux costumes au futurisme daté, ainsi que le premier degré avec lequel les situations les plus absurdes sont jouées. Le film présente des jouets magnifiques, avec une technique à la pointe de ce que les salles de l’époque pouvaient offrir.

Alors, bien sûr, le discours « scientifique » est aussi vieilli que fantaisiste (les histoires de gravité et de températures sont assez croquignolettes), la représentation de l’ONU joue sur des raccourcis assez proches du Batman de 1966, et les extraterrestres sont singulièrement peu inquiétants. Mais c’est aussi un film, comme souvent chez Honda, profondément humaniste : avant et après l’aventure spatiale, l’enjeu est l’union du monde dans l’intérêt commun de l’humanité toute entière. On peut se demander si le prétexte de trouver un adversaire extraterrestre à une humanité unifiée dans Watchmen n’est pas une reprise volontaire du rêve d’un monde unifié du film, d’autant plus que Battle in Outer Space est notable pour son succès aux États-Unis, au point que c’est le premier film japonais dont les artistes japonais ont été utilisés lors de la promotion du film. Le film peut sembler un peu cliché de nos jours, mais c’est aussi un témoignage de son succès et de la façon dont il est plus où moins cité dans de nombreux autres travaux, parfois aussi notables que Shin Godzilla qui lui fait des clins d’œil musicaux. Il est aussi à noter que comme souvent chez Honda, la place de la femme n’est pas escamotée, l’héroïne ayant un rôle plus étoffé que la plupart des personnages masculins lors des scènes de conflits sélénites, face aux étranges créatures.

Ce n’est pas le plus grand film de Honda, dont la filmographie contient de vrais sommets, mais c’est un peu un film archétypal de la qualité des films de science fiction que produisait la Toho à la fin des année 50 et au début des années 60 : un grand spectacle mis en scène avec tout le soin et l’artisanat dont le tokusatsu peut faire preuve, porteur des valeurs d’un Japon d’après-guerre remplaçant le discours colonialiste par une volonté d’unification qui cantonne la guerre à ses qualités défensives, porté par une bande-son épique et des bruitages mémorables. La mise en scène assume l’artificialité, voire la naïveté, du jeu et des effets spéciaux (qu’on voit les ficelles du scénario ou des soucoupes volantes n’est jamais un problème tant que l’effet reste efficace) mais elle ne s’en moque jamais.
Il y a un véritablement un pouvoir de fascination de la franchise dont les actions sont dépeintes : dans une des premières séquences du film, les extraterrestres utilisent leur contrôle de la gravité pour faire dérailler un train, de façon inutilement compliquée ; les maquettes sont évidentes, le jeu de l’acteur qui joue le veilleur de nuit est caricatural, et pourtant, la scène fonctionne, à la fois cartoonesque et terrible. Il faut accepter que, comme film d’action et comme film d’épouvante, il a terriblement vieilli, mais c’est aussi une fenêtre vers l’imaginaire d’une époque, inquiète mais confiante dans la capacité de l’humanité à dépasser ses travers, dans un scientisme positiviste qui dépasse le simple spectacle, indéniable jalon de l’histoire culturelle du Japon.
Florent Dichy.
Battle in Outer Space de Honda Ishiro. Japon. 1959. Projeté au Black Movie 2026.




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