Bruce Lee est encore de nos jours un sujet de fascination, comme en témoigne la récente diffusion sur Arte du documentaire de Marc Ball Opération Dragon, la Révolution Bruce Lee (aussi répertorié sous le nom de Bruce Lee, Enter the Dragon), disponible sur la plateforme d’Arte jusqu’au 8 décembre 2026 et sur sa chaîne YouTube jusqu’au 9 décembre. Cette fois, comme le suggère le titre en faisant écho à sa carrière américaine, le film insiste sur la perception du personnage hors de Hong Kong, et la façon dont il est devenu une sorte d’emblème décolonial.
Le film s’ouvre sur une analyse de l’affiche du film qui aurait dû marquer le début de sa carrière hollywoodienne, Opération Dragon (Enter the Dragon en version originale, d’où le titre du documentaire) : on nous présente un homme asiatique au premier plan, un homme noir au second, et seulement au troisième un homme blanc, à une époque où cela était vraiment peu fréquent. Le film occupe ensuite sa première moitié à présenter succinctement la carrière de l’acteur jusqu’à ce moment, en accentuant son expérience américaine, serveur, Kato du Frelon Vert et coach de stars hollywoodienne. Sa carrière à Hong Kong est plus survolée, insistant surtout sur le fait que ses films d’arts martiaux le présentent en héros opposé aux forces coloniales et, à travers le combat contre Chuck Norris dans le Colisée, à un Occident symbolique. On peut s’étonner que le film ne s’attarde pas sur la complexité des origines de Bruce Lee, son métissage qui faisait de lui un étranger partout ou ses grandes qualités d’acteur comique, mais la durée de 52 minutes oblige sans doute à bien des choix et le film préfère se concentrer sur la figure de cet homme asiatique à l’assaut de l’imaginaire hollywoodien.
Le documentaire se recentre donc assez vite sur la genèse d’Opération Dragon, et sur les conflits d’imaginaire entre la production qui veut en faire un James Bond hongkongais et son refus d’incarner une figure coloniale, dans la complexité d’une collaboration alors inédite entre industries de deux pays aux cultures différentes. Tout le tournage est présenté sous cet angle des rapports de force idéologiques, du symbolisme des combats représentés dans les États-Unis des années 1970. Bien entendu les interrogations autour de la mort de Bruce Lee sont évoquées, en évitant de rentrer dans les aspects polémiques ou incertains qui ne correspondraient pas à l’angle choisi par le documentaire. La mort elle-même est plus traitée comme une bascule qui fait transmuer l’homme en icône internationale, presque indépendante de sa personne.

La dernière partie du film est peut-être celle qui est le plus spécifique à ce documentaire, en évoquant un peu rapidement les « clones » de Bruce Lee (c’est toujours un plaisir de les apercevoir à l’écran), l’héritage musical (avec des extraits du Wu Tang Clan mais aussi des moments d’entretien avec les leaders d’IAM), l’influence sur les jeux vidéos et comics, et même la descendance dans l’imaginaire de l’action américaine, de Bloodsport à Matrix. Pour d’évidentes raisons de temps, ces aspects qui pourraient chacun faire objets de documentaires à part entière sont parfois plus abordés comme des pistes de réflexions que vraiment traités (et on peut se demander pourquoi avoir représenté l’héritage vidéoludique de Bruce Lee à travers un combat du premier Mortal Kombat entre Sub Zero (un « ninja chinois » tiré d’un texte de l’inimitable Ashida Kim) et Johnny Cage (un croisement entre JCVD et Nicholas Cage) et non un personnage comme Liu Kang ou Fei Long, directement inspirés de Bruce Lee). De la même façon, on peut regretter de voir passer une couverture de Deadly Hands of Kung Fu sans rappeler que son héros, le Shang Shi de Marvel, est littéralement un faux Bruce Lee, fils de Fu Manchu et d’une anglaise, devenu agent secret au service de sa majesté (comme dans le projet initial d’Opération Dragon), mais là encore, on peut se dire que le facteur principal est le temps. Le film choisit par contre de consacrer un moment à l’opposition entre la fameuse scène de Once Upon a Time in Hollywood où Tarantino représente Lee en brute arrogante et impulsive à l’évolution de son discours de film en film, avec son discours sur le contrôle de soi. La fin du documentaire s’intéresse à une formation Shaolin en Tanzanie, pour montrer l’influence philosophique, sportive mais aussi cinématographique de Bruce Lee, comme un espoir de voir surgir de nouvelles figures de héros de territoires ignorés par l’imaginaire occidental. Avec ses intervenants divers, la caution du biographe Matthew Polly, et son enthousiasme participatif, s’il n’apprendra pas grand chose aux spécialistes de Bruce Lee et de la bruceploitaion, le film est une généreuse introduction au sujet et donne envie de se replonger dans l’univers du petit dragon et de ses étranges postérités.
Florent Dichy.
Opération Dragon, la Révolution Bruce Lee de Marc Ball. France. 2026. Disponible sur les plateformes d’Arte jusqu’au 09/12/2026.




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