LE FILM DE LA SEMAINE – L’Illusion de Yakushima de Kawase Naomi

Posté le 17 juin 2026 par

Kawase Naomi revient cette année avec une nouvelle œuvre de fiction mêlant comme à son habitude une intrigue aux implications philosophiques et une mise en valeur des paysages japonais. L’Illusion de Yakushima est un film qui s’intéresse à l’épineux problème de la définition de la mort et de la confrontation des cultures faces aux questions existentielles. En salles ce mercredi via Ad Vitam.

Cette fois, nous suivons une spécialiste française des transplantations cardiaques en échange international au Japon, incarnée par Vicky Krieps, qui essaye d’aider au développement du don d’organes pour sauver les enfants de son unité pédiatrique en allant à l’encontre des tabous de la société japonaise. En parallèle, on découvre des éléments de son histoire familiale, du deuil qui l’a poussé à partir au Japon à la disparition mystérieuse de son amant japonais.

Les premiers instants laissent penser à un film mystique presque ésotérique avec une réflexion sur l’existence se mêlant à la nature, avant l’apparition brutale d’une greffe de cœur nous précipitant violemment dans toute la corporéité du sujet. Ce n’est pas un hasard si Kawase a choisi de spécifiquement s’attacher à des enfants attendant un organe pour pouvoir espérer vivre : d’emblée la dimension pathétique est présente, avec le courage des familles accompagnants leurs enfants, ou continuant à prendre soin d’eux après la disparition de leurs propres enfants. Tous ne sont pas également caractérisés mais ceux qui le sont participent à la fois à la mécanique dramatique et à la visée didactique de l’œuvre. Le problème spécifique du Japon est que le pays ne reconnaît pas la mort cérébrale comme une mort, le choix du prélèvement d’organe est alors considéré comme une sorte de meurtre. Le film y oppose la possibilité d’une vie à travers autrui en permettant à l’organe de continuer à accomplir sa mission vitale. La réalisatrice fait le choix de présenter la question à la fois du point de vue médical et du point de vue spirituel, avec la dimension lyrique qu’on lui connaît parfois.

Mais le film est aussi l’histoire d’une femme, Corry, loin de chez elle, dans une relation compliquée avec un amant fantasque si mystérieux qu’on se demande par moment s’il existe ailleurs que dans ses rêves. Joué par Kan’ichiro, plus jeune d’une décennie que Vicky Krieps, présenté comme aussi détendu qu’elle est sérieuse, c’est un personnage étrange qui habite une temporalité propre, détachée de celle de l’hôpital. Si elle est un personnage dont le centre de gravité est la ville, il apparaît pour la première fois dans la forêt, et semble inadapté à la vie citadine. Le secret de son appareil photo et de ses origines jouent sur une dimension presque fantastique dont le décalage temporel avec l’intrigue principale renforce le sentiment d’étrangeté. Par moment, la narration semble s’envoler comme le drone présentant la beauté de l’île de Yakushima, lieu du bonheur originel des amants.

Si le sujet du film n’est pas franchement roboratif et que son traitement n’hésite pas à rappeler la fragilité de la vie, Kawase présente comme à son habitude une œuvre qui se veut solaire, avec des enfants optimistes face à la mort, des parents aimants et une foi dans la continuité de la vie, dans une sorte d’animisme où l’homme et la nature sont appelés à se compléter. Le sujet du film est littéralement d’accepter de lâcher prise, de faire le deuil, de son enfant, de son père, de sa relation, sans se laisser bercer par l’illusion d’un passé évanoui (le titre original, たしかにあった幻, signifie « il ne s’agissait sans doute que d’une illusion »).

On peut saluer le travail d’équilibriste de Kawase, jonglant entre ses différentes intrigues, entre film à thèse, mélodrame et film mystique, sans jamais perdre pied. On peut aussi apprécier la qualité du jeu des enfants, crédibles à la fois dans leur vulnérabilité et dans leur résilience, et leur plaisir de s’écrier « bonjour » en français. Et on peut aussi constater que l’amour de son pays est toujours intact, avec ce film dédié à la région de Gifu et de l’île de Yakushima, un film qui ressemble à sa créatrice, la différence culturelle offerte par le point de vue français de l’héroïne lui servant avant tout à avancer sa thèse et à traiter sa thématique de la difficulté à trouver sa place. Un joli film, parfois triste, parfois étrangement optimiste mais très humain, et occasion d’une nécessaire réflexion sur le don d’organe et du danger que l’ont fait courir à des enfants en le refusant.

Florent Dichy.

L’Illusion de Yakushima de Kawase Naomi. Japon. 2026. En salles le 17/06/2026.