Festival du Film Taïwanais à Paris 2026 – Eel de Chu Chun-Teng

Posté le 10 avril 2026 par

Passé par la Berlinale et le Festival de Hong Kong, Eel, premier long métrage de Chu Chun-Teng a été présenté lors de cette saison du Festival du Film Taïwanais à Paris. Actif depuis une dizaine d’années dans le domaine du court métrage et des installations, il a développé un regard spécifique, tourné vers la poésie et l’expérimentation. Davantage un poème filmique qu’un véritable récit, le film présente la rencontre d’un homme hanté par le passé et d’une femme mystérieuse, sur la presqu’île de Shezi, quelque part entre le rêve et la réalité.

D’emblée, le film impressionne par sa dimension plastique, porté par le travail du chef opérateur vietnamien Nguyễn Vinh Phúc. Chaque cadre est délibéré, chaque plan est intéressant pour ce qu’il présente de couleurs et de formes, même lorsque ce qui est filmé est en réalité une montagne de sacs poubelles. Au début du film, on suit une sorte d’Ophélie, spectrale mais étrangement de rouge vêtue, qui s’élance dans l’eau, sans contexte, apparemment pour le seul plaisir de l’image. On semble ensuite l’oublier un temps pour suivre le personnage masculin, pris dans son quotidien, entre sa maison et un centre de tri de déchets. Le tout, toujours sans dialogues, porté par l’esthétisme, jusqu’à ce qu’enfin le personnage lance à un personnage absent « écoute », et que le récit semble se mettre en mouvement. Tout reste mystérieux, entre des personnages qui apparaissent et s’effacent du récit, des temporalités qui s’entremêlent, d’étranges silhouettes jamais expliquées. Les moments de vie quotidienne se juxtaposent à des scènes inexpliquées et étranges, le film est à la fois dans le regard documentaire et dans la recomposition du monde, avec ses plans parfois d’hommage à la nature, parfois parfaitement composés pour montrer les constructions humaines ou débullés pour montrer la contamination de la nature par l’humanité.

Le film se nomme Hé mán en version originale, littéralement l’anguille de rivière. Ce titre semble logiquement faire signe vers la Nouvelle Vague japonaise et en particulier Imamura et L’Anguille, et, effectivement, il y a une parenté entre les deux univers. Comme dans Le Profond désir des dieux, on retrouve des scènes ritualisées apportant au lieu excentré une dimension mythologique, et, comme dans L’Anguille, on suit un personnage hanté par un violence primitive qui se reconstruit dans un monde fragile, un peu étrange mais poétique. Par moments, le film rime, avec des scènes qui se répètent mais avec des variantes, des animaux, de l’anguille aux oiseaux en passant par des cochons égarés sur la route, sans jamais expliciter ce qu’ils symbolisent. La relation entre les deux personnages est bien sûr prise entre Eros et Thanatos, avec une scène qui joue clairement avec le sous texte d’Oshima mais aussi la très onirique réécriture de la scène de violence initiale. Il en résulte un film qui ressemble à une réinterprétation de la Nouvelle Vague japonaise par le prisme de la lenteur poétisée des grands réalisateurs taïwanais comme Hou Hsiao-hsien ou Tsai Ming-liang. C’est à la fois un film très personnel et un film sous influences, comme une réappropriation des motifs au service de son projet. Le lieu choisi, l’île de Shezi, n’est sans doute pas anodin, puisque c’est un espace qui, au cours des dernières décennies, a été un sujet de tension, entre préservation de la nature et volonté de développer une région considérée comme laissée à l’abandon. Les paysages, les personnages erratiques, l’omniprésence des ordures, tout cela a visiblement un sens pour le réalisateur, mais il préfère nous le donner à vivre plutôt qu’à comprendre.

Le film est une véritable expérience sensorielle, l’image étant renforcée par la bande son tantôt hantée, tantôt tendrement burlesque de Tôn Thất An et le design sonore très immersif de Yan Sheng-Weng, qui essaie de nous immerger dans les paysages. Le film est très resserré, avec peu de personnages. Le protagoniste est campé par Devin Pan, vu récemment dans Gangs of Taiwan, et l’héroïne, dont on ne sait jusqu’au bout si elle est une véritable personne ou un fantasme (presque muette pour la majorité du film, le générique affirme qu’elle est elle-même l’anguille éponyme) est incarnée par la charismatique musicienne Misi Ke dans son premier rôle (elle chante aussi une partie de la bande originale du film). Autour d’eux, on ne trouve guère qu’une vieille dame endormie, un éboueur maladroit et des silhouettes d’une procession jamais élucidée. Plus le film avance plus le monde devient abstrait, parfois drôle, parfois effrayant, mais toujours fascinant.

Pour résumer, c’est un film clivant, qui suppose d’entrer dans son imaginaire, d’accepter de ne pas tout comprendre, d’être pris dans une logique de rêve. On est sans cesse revisité par le thème de l’enfermement, des pigeons voyageurs dont on ne sait plus s’ils peuvent aspirer à la liberté, aux jeux de bondage ou au retour pour préserver un lieu qui est déjà oublié…  Telle une anguille, le film se faufile et échappe à l’interprétation univoque, parce que le plus important est la portée poétique et surréaliste. Il faut accepter ce que l’on ressent, dans sa beauté farouche. Et comme l’inexprimable accouchement que présente le film, il nous laisse avant tout un imaginaire marquant, plus qu’un souvenir précis.

Florent Dichy

Eel de Chu Chun-Teng. Taïwan. 2025. Projeté au Festival du Film Taïwanais de Paris 2026