Long-métrage co-produit par des centaines de milliers de villageois du Gujarat, et en cela unique dans l’histoire des cinémas indiens, Manthan (1976) a été sauvé de la moisissure et autres affres du temps par la Film Heritage Foundation. Superbement restauré en 4K, l’œuvre de Shyam Benegal est à présent disponible en Blu-ray chez Carlotta Films.

“500 000 fermiers du Gujarat présentent… Manthan”. Avec cette simple phrase, c’est toute la portée socio-politique du film qui est d’entrée de jeu annoncé. Contribuant à hauteur de 2 roupies chacun, soit pour beaucoup l’équivalent d’une journée de travail, les membres de la coopérative laitière de cet Etat du nord-ouest de l’Inde ont accepté de voir leur histoire portée sur le grand écran par un des réalisateurs les plus prometteurs de sa génération. Fort de ses deux premiers longs-métrages acclamés (Ankur en 1974, et Nishant en 1975), Shyam Benegal conclut ici son exploration du monde rural avec une note d’espoir. Contrairement à ses films précédents, marqués par la fatalité et violence, Manthan est un récit d’idéal, d’éveil à la conscience politique et à l’indépendance financière.
Un peu d’histoire pour replacer le film dans son contexte : en 1970, l’Inde lance un colossal programme de développement laitier à l’échelle du pays, pour encourager les agriculteurs à monter des coopératives, augmenter leur production et permettre au pays de ne plus dépendre des importations. C’est ce qu’on a surnommé “la révolution blanche”. En 1973, une première coopérative voit le jour au Gujarat. L’opération nationale, portée notamment par l’ingénieur Verghese Kurien, est un succès. C’est de ce projet, et du combat de cet homme, dont Manthan s’inspire. Déjà impliqué dans la médiatisation de l’initiative avec la production de deux documentaires destinés aux villages, Shyam Benegal est un convaincu et souhaite populariser l’opération. Avec l’aide de Kurien, il propose aux fermiers du Gujarat de coproduire un film pour le cinéma.
Cela n’aurait pu être qu’un long-métrage à simple portée publicitaire voire propagandiste, avec ses grosses ficelles et son idéalisme forcé. Ce serait mal connaître Shyam Benegal. Le réalisateur ne tombe jamais dans ces écueils prévisibles, et construit au contraire une œuvre remarquable, nuancée et engagée. Le personnage du docteur Rao, jeune vétérinaire idéaliste qui souhaite transformer non seulement l’économie du village mais tout son écosystème politique basé sur la caste, n’est ni un héros ni un sauveur. Confronté rapidement à l’hostilité au changement de tous les bords, à des dynamiques ancestrales et à la corruption, il repart sans triomphe et désabusé après des mois de combat. Ce sont les villageois, et notamment les dalits (qu’on connaît mieux chez nous sous le terme “intouchables”), qui vont progressivement être moteurs du basculement.

La façon dont est filmé le rapport au politique est d’ailleurs une des plus grandes réussites de Manthan. En tout premier plan, l’arrivée en gare d’un train venant de la ville marque l’entrée de la modernité et des idées urbaines dans la ruralité. Ces dernières ne sont toutefois pas portées aux nues, et ses maniérismes sont d’abord rejetés ou gentiment moqués (le personnage de Chandavarkar, poursuivi par des femmes gloussant parce qu’il porte un jean moulant, est sûrement le passage le plus drôle du film). La ville n’est également pas montrée comme un étendard homogène du progressisme, et reste porteuse de préjugés et de pensées arriérées. Cette facette est particulièrement incarnée par l’épouse du docteur Rao, qui reste indifférente voire méprisante vis-à-vis de son combat pour les dalits. La caméra s’attarde longuement sur son visage doux mais apathique, renforçant le sentiment d’un ordre établi profondément ancré, dont la cruauté est évidente mais niée.
L’engagement de Shyam Benegal pour les droits des dalits n’est pas nouveau. Son premier film se penchait déjà sur la question des castes et sur la violence subie par le bas de la pyramide. Si Ankur (1974) dénonçait brutalement cette oppression avec pessimisme, Manthan s’ouvre à l’espoir de l’émancipation et à la possibilité de rejeter un système injuste en se politisant et en devenant pleinement citoyen.
L’interprétation de tous les comédiens est ici à souligner et à saluer. Le casting est presque identique à celui de Nishant (1975), le précédent long-métrage de Benegal : on retrouve ainsi Girish Karnad dans le rôle du docteur Rao, Amrish Puri dans celui du corrompu propriétaire Mishra, Anant Nag dans celui du citadin volage Chandavarkar, et bien sûr Naseeruddin Shah et l’incroyable Smita Patil dans ceux des fermiers dalits Bhola et Bindu. Si les personnages dalits principaux sont incarnés par des acteurs qui ne le sont pas (Naseeruddin Shah est néanmoins lui aussi hors système, étant issu d’une famille musulmane), la place qui leur est accordée à l’écran est inédite. Ce ne sont pas des figures martyres, ni des êtres infantilisés. Les plans les mettant en scène sont emplis de respect, mais Benegal n’hésite pas à pointer leurs failles. Il ne les embellit pas, il cherche leur vérité.

Shyam Benegal aura vécu juste assez longtemps pour voir son chef d’œuvre restauré. Avec les négatifs originaux pour les images et ceux d’une copie de diffusion pour le son, qui avait totalement disparu de la pellicule d’époque, la Film Heritage Foundation a rendu à Manthan sa lumière, ses couleurs et ses contrastes. Un résultat salué par le directeur de la photographie du film, Govind Nihalani, qui a travaillé avec Benegal de nombreuses années.
Énorme succès critique et commercial au moment de sa sortie en 1976, Manthan a donc pu connaître une seconde vie en 2024, lorsqu’il est ressortie en Inde et a été présenté à Cannes Classics. Cette chronique rurale, sans concessions mais sans fatalité, est à présent à découvrir ou à redécouvrir sur vos écrans.
BONUS
La restauration de Manthan (10 min) : le directeur de la Film Heritage Foundation revient sur la longue restauration du film, pensée dès la création de son institution en 2014. Shyam Benegal fut d’ailleurs un des premiers réalisateurs à lui confier toute sa cinématographie. Après un an et demi de travail, presque image par image, sur des négatifs abîmés par la moisissure et sentant le vinaigre, le film est restauré et projeté dans plus de cinquante villes indiennes. Shyam Benegal, encore vivant pour admirer le résultat (il mourra quelques mois plus tard, en décembre 2024), est montré recevant l’ovation d’un public conquis à Mumbai.
Entretien avec Shyam Benegal et Govind Nihalani (2 min) : le réalisateur et son directeur de la photographie expliquent quelles pellicules ils ont utilisé pour tourner.
Entretien avec Naseeruddin Shah et Shivendra Singh Dungarpur (25 min) : dans une interview enregistrée à Cannes en 2024 par Film Companion, les deux hommes parlent de la présence de Manthan dans un tel festival. Shah revient notamment sur ses souvenirs de tournage avec Shyam Benegal, qu’il décrit comme un homme doux mais exigeant, d’une profonde humanité. Shivendra Singh Dungarpur acquiesce et souligne que le réalisateur lui a confié, en découvrant la restauration, que c’était ainsi qu’il avait imaginé son film, avec une colorimétrie marquée qu’il ne pouvait obtenir avec ses moyens de l’époque.
Audrey Dugast
Manthan de Shyam Benegal. Inde. 1976. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 03/03/2026. Également à découvrir dans cette version restaurée au ciné-club Desi Kino (Paris, Le Brady) le 26/03/2026.




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