Jeunesse (retour au pays) de Wang Bing est l’ultime partie de cette fresque sur une certaine jeunesse chinoise dont les tribulations individuelles dessinent un paysage commun, entre les ruines d’un passé dont les spectres hantent les images et un futur fait de voix romantiques. Le retour souligne une idée, l’âge d’une mythologie industrielle. C’est désormais disponible en Blu-ray grâce à Carlotta Films. Film par Kephren Montoute ; Bonus par Thibaut Das Neves.

Mémoire de la pierre
Cette ultime partie s’ouvre sur un jeune homme qui chante en duo avec sa copine en s’envoyant des audios sur WeChat. Une parade amoureuse nouvelle s’est déjà reconfigurée à l’aune des saisons industrielles. Un monde de spectres romantiques dans les ateliers délétères de Zhili communique par-delà les espaces. Pourtant cette fois, nous quittons le labyrinthe de Zhili. Dans cette ultime partie de cette grande fresque sur une certaine jeunesse chinoise, la véritable odyssée est toujours celle du retour. On suit d’abord le trajet d’un couple dans le Yunnan (qui advient à partir d’une bonne trentaine de minutes) par le train bondé du nouvel an comme une première épreuve, et le périple en voiture dans les montages comme une seconde. Il semble plus difficile de revenir chez soi que d’en partir.

Dans les différents repas qui ponctuent l’œuvre, puisque ce sont des événements centraux des cultures chinoises surtout durant le nouvel an, la caméra de Wang Bing nous fait ressentir la convivialité qui en émerge par son placement. Les mains, les cheveux, des bouts de têtes sont toujours en amorce des plans comme si nous étions nous même invités au repas. L’image est donc chargée par la présence humaine au premier plan comme au second plan, avec au centre la nourriture. Ce dispositif contraste avec les deux premières parties où la profondeur de champ est soit un gouffre soit une impasse, mais surtout où les espaces sont tellement restreints qu’ils forcent un découpage de l’image à plusieurs niveaux qui ne fait que souligner la solitude, l’atomisation et l’éclatement d’une sociabilité matérielle. Dans les deux premières parties, en dehors des couples, c’étaient surtout les écrans de téléphones qui accompagnaient les corps comme des acolytes de l’infortune. Au-delà des individualités, c’est aussi en filigrane une mémoire commune qu’enregistre Wang Bing, presque dans une logique de tradition orale. Durant le repas chez Qingtao à Gaosi où le portrait de Mao domine la table, le père de ce dernier parle de ses collègues de chantier qui ne rentrent pas chez eux pour éviter d’attirer l’attention sur le fait qu’ils n’ont pas respecté la politique de l’enfant unique. Le temps de fabrication du documentaire est tel que lorsque Wang Bing finit ses captations en 2019, la politique de l’enfant unique n’existe déjà plus depuis 4 ans. Alors qu’il parle au présent, nous voyons pourtant une Chine du passé, peut-être une Chine dépassée. Et au moment où nous parviennent ces images en 2025, la politique de l’enfant unique n’est plus depuis une décennie.

On retrouve le cinéaste de la captation de la parole, du témoignage et de la conversation introspective avec la caméra de Fengming ou du picaresque documentaire des années 2010. On entend même Wang Bing respirer durant ses enregistrements dans les montagnes du village de Mujia, nous rappelant par son souffle que l’œuvre vient aussi de son labeur et de ses épreuves qui conditionnent ce que nous voyons. C’est aussi un retour du cinéaste à sa forme la plus brute pour nous montrer les choses les plus « tendres ». Ce couple qui s’endort l’un sur l’autre dans un train bondé où la fatigue semble se confondre à l’affection, cette célébration de mariage en fanfare de pétards, cette petite fille qui ne veut pas s’arrêter de danser, ce soleil, cette neige et ces montagnes, ces jeunes gens qui après l’incubation de Zhili retourne aux matières, aux saveurs, et aux couleurs du monde. Ou probablement cette cérémonie avec les prières enthousiastes d’un petit garçon. C’est peut-être ce retour à l’existence partagée entre l’immensité des montagnes ou des croyances et l’intimité des liens familiaux, amicaux, amoureux, ces explosions de feux d’artifice comme la chaleur des non-dits qui d’un coup semble redonner l’oxygène que drainait l’asphyxiante Zhili. C’est la partie qui semble la plus belle, pourtant notre rétine ne pouvait nous trahir quand dans les couloirs des ateliers, nous pouvions déceler une certaine grâce dans les tourments de l’existence de ceux que l’on reconnaissait comme nous-mêmes.
À ceux qui seraient tentés de croire qu’un travail répétitif n’est pas un travail qualifié ou technique, une jeune femme apprend à son fiancé à coudre pour l’accompagner à l’atelier, non sans mal. Il se peut que Zhili soit aussi un apprentissage de la vie amoureuse, le couple n’est qu’un labeur parmi d’autres, le travail d’une vie. Plus fascinant, l’amour est peut-être ce qui fait tenir ces personnes face à la violence de l’aliénation du milieu sans qu’on ne l’avoue jamais vraiment. Après l’hiver et le nouvel an, le retour du printemps, de la jeunesse à Zhili. Dans les cycles industriels, il y a même un été des désirs et des passions où la chaleur des ateliers donne l’occasion de batifoler. Entre les saisons et les explosions, les stagnations et les aversions, les attractions et les répulsions, à Zhili comme partout, on récolte ce que l’on sème. On récolte ceux que l’on aime, on récolte des bébés. C’est l’étrange lueur spontanée et paradoxale qui émerge de cette jeunesse chinoise devant la caméra de Wang Bing, elle pousse dans les pierres des ruines de l’Histoire. Elle fleurit à l’ombre.

Bonus
Entretien avec le cinéaste par Olivier Père (36 min)
Dans cet entretien, Olivier Père en profite pour revenir sur toute la carrière de Wang Bing, jusqu’à cette fresque Jeunesse. Ils évoquent alors les grands axes du cinéaste, cette appétence pour le documentaire face à la fiction qui est autant un choix qu’un concours de circonstances d’après le cinéaste, pour en revenir finalement à la genèse de Jeunesse, cet imposant projet avoisinant la dizaine d’heures. Plus que jamais, Wang Bing rappelle que le réel est un axiome inévitable dans l’appréhension de son cinéma.
Extrait de la remise du prix Jean Vigo (5 min)
Le 7 juillet 2025 a eu lieu la remise du prix Jean Vigo durant laquelle Wang Bing a été mis à l’honneur. Cet extrait nous montre le discours d’Alice Diop, lauréate 2022, adressé au cinéaste chinois ainsi que sa réponse après avoir reçu le prix.
Livret exclusif « Tisser des liens, Wang Bing et la trilogie Jeunesse » – Retour au pays (entretien avec le cinéaste et analyse de Chloé Froissart)
Ces derniers entretiens du coffret, issus encore du dossier de presse, clôturent de manière très intéressante cette trilogie. Le cinéaste ne nourrit plus d’ambiguïté sur « l’utopie » du Zhili : il présente encore plus frontalement la précarité qui découle de cette organisation libérale, où seule la loi du marché détermine des droits et devoirs de chacun. La « liberté » présente sur ce territoire est accordée au patron et à l’économie, tandis que l’aliénation est principalement destinée aux travailleurs. Il ne caricature ni ne misérabilise les acteurs de son sujet, rappelant par ailleurs les combats menés par ceux-ci pour obtenir des droits face à l’absence de règles de la région. Mais il n’épouse plus totalement un point de vue complètement abandonné à l’idée que cette flexibilité organisationnelle, bien qu’ayant de nombreux attraits, soit naturellement bonne ou même neutre.
Aussi, le cinéaste développe, comme dans son troisième film, la partie un peu plus mystérieuse de cette saga : celle de l’environnement familial, de l’autre temps qui structure la vie de ces travailleurs après le temps du travail. Et il révèle que même ce temps-là, d’autant plus précieux car le travail est un temps aliénant occupant plus de 70% de la vie de ces travailleurs, la précarité, les inégalités et la pression sociale fait rage. Mais il en profite aussi pour revenir sur l’aspect profondément narratif de Jeunesse, en montrant que derrière ce constat global et à la frontière du monstrueux, se niche aussi une constellation de trajectoires individuelles. Celles-ci permettent justement au cinéaste de ne pas tomber dans les écueils misérabilistes et, de fait, déshumanisants, rebouclant donc avec le projet du premier film qui, embrassant entièrement le point de vue des jeunes travailleurs du Zhili, faisait de la précarité un aspect malheureux mais secondaire. La boucle est bouclée, et la sublime construction de Jeunesse se dessine parfaitement.
Dans son analyse, Chloé Froissart s’attarde justement sur les acteurs de Jeunesse : les travailleurs migrants du Zhili. Si les précédentes analyses s’attardaient avec précision sur le contexte, cette dernière analyse nous permet de connaître plus précisément la sociologie du groupe filmé, rappelant que ce groupe se caractérise avant tout par sa diversité, malgré les problèmes communs rencontrés. Cette analyse recoupe parfaitement les propos du cinéaste dans sa fin d’entretien sur les trajectoires individuelles des personnages de son film.
Jeunesse (retour au pays) de Wang Bing. Chine. 2024. Disponible en coffret Blu-ray chez Carlotta Films le 03/02/2026.




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