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Cannes 2014 – Mardi 20/ Mercredi 21: Et les esthètes gagnent

Posté le 23 mai 2014 par

Un collègue disait à la sortie de la projection de Whiplash qu’il était bien agréable ce petit feel-good movie américain en milieu de festival, alors que l’on commençait à frôler le niveau zéro d’énergie vitale. Quand bien même le film de Damien Chazelle est américain, lauréat de plusieurs prix à Sundance, et que sa structure classique soignée facilite un visionnage « easy going », il serait dommage de réduire à son statut de film Indie propre sur lui.

Bien sûr le film a réveillé les nerfs des spectateurs lors de sa présentation, s’offrant même une standing ovation de dix bonnes minutes, mais c’est plus en raison de sa mise en scène que de son genre, qui n’a finalement rien de feel-good. Il s’agit d’un jeune batteur de jazz rêvant de devenir le meilleur, au moins au niveau d’un Birdie. En attendant, il étudie parmi d’autres dans une école de haut niveau, jusqu’à sa rencontre avec un prof réputé sadique. La relation agresseur/victime qui se met très rapidement en place est moins attendue, plus tortueuse que ce que l’on pensait.

WhiplashMiles Teller à la batterie.

Mais le défi que relève le cinéaste est de filmer la musique, notamment le jazz. Whiplash est le nom d’un classique de jazz, joué au moins une dizaine de fois dans le film. À défaut de l’apprécier, l’oreille commence à en déceler les contours dans un montage où le sonore influe sur le plan. Changement d’angles radicaux, syncopes des coupes au rythme des notes, saccades, sautes, le jeune cinéaste s’en donne à cœur joie, notamment dans une scène vitaliste où la folie de l’improvisation, dont le principe est de ne jamais s’arrêter, est clairement communicative. Morceau de bravoure, où la caméra se pose sur une mèche de cheveux collée par la sueur avant, dans un seul cut, d’embrasser la scène où sont installés les musiciens depuis l’accroche d’un projecteur.

Miles Teller, interprète du héros, sert sa gueule d’amour cabossée aux stigmates physiques imposées par son ambition, mais s’en sort aussi haut la main dans les scènes d’à côté, conçues comme des joutes vocales, là encore très rythmées. La famille et les relations sentimentales sont d’ailleurs envisagées comme des obstacles à l’excellence (celle de la rupture rappelle d’ailleurs l’ouverture de The Social Network). Whiplash, signifiant aussi « coup de fouet » est avec It Follows, la bonne surprise de la jeune présence américaine à Cannes.

Mommy

Antoine Olivier Pilon, le fils prodigue de Mommy.

Enfin arrivé en compétition (enfin, à 25 ans hein), Xavier Dolan a eu le – premier – mérite de déclencher des rires francs et répétés durant la présentation d’un film en compétition officielle. Encore une fois emmené par un casting délicieux (ici Anne Dorval, Suzanne Clément et Antoine Olivier Pilon),  Mommy est effectivement tragi-comique.

Le geste y est vif et maniéré comme souvent chez le québécois. Couleurs franches, ralentis, rayons de lumières, bric et broc vestimentaire et direction artistique ultra soignée : la palette cinématographique, toujours un peu la même depuis cinq films, s’arrime dans Mommy à un récit un peu plus essentiel, que le cinéaste s’est soucié d’inscrire dans une histoire plus large (fictive ou non) autour d’une question de santé publique. Comme s’il voulait que son histoire de mère forcée à prendre son fils délinquant à bras le corps dépasse son simple statut de drame. L’inscrire du côté du mélodrame, où souvent le poids de la société est plus fort que les personnages. C’est plutôt réussi : chacune des compositions exulte le sentiment, qu’il soit amoureux, tendre, colérique, musical et donc parfois versée dans la comédie.

Mommy Anne DorvalAnne Dorval, Diane, dit « Die » dans Mommy.

Le goût de l’habillage musical dans le cinéma de Dolan, qui mériterait à lui seul un texte entier, tient ici un rôle particulièrement émouvant. Comme il l’explique dans le dossier de presse : «Je pense que la musique fait avec chaque individu un invisible commerce visant à mettre sa propre histoire à contribution du film. Dido, Sarah McLachlan, Andrea Bocelli, Céline Dion ou Oasis ont tous un passé avec chaque cinéphile. (…) Et l’idée que presque chaque chanson jouant dans le film soit en fait issue de cette compilation, et non de ma playlist intime, était nouveau pour moi en termes de procédés. » En s’adressant particulièrement aux spectateurs de sa génération (pas certain qu’un spectateur de 70 ans ait beaucoup de souvenirs liés à Wonderwall), Dolan passe ici d’un cinéma de la pose, vers une grammaire toujours référencée mais plus généreuse. Ici le trio cabossé de Mommy danse ensemble sur du Céline Dion, et l’habillage sonore unit, plutôt que crée un espace pour des poses. 

Si après une heure trente, l’énergie du film se perd dans une mélancolie moins rythmée, la seconde partie donne lieu à son plus douloureux fantasme. En inventant des images Malickienne issue de l’imaginaire de Die (la Mommy), qui se prend à rêver d’une vie « idéale » pour son fils (école, mariage hétéro, bonheur freedent), Dolan le cinéaste semble faire son mea culpa. Celui d’un fils de cinéma turbulent qui ne sera jamais là où les bonnes mères de famille l’attendent, jamais rangé, jamais poli (je veux être le meilleur cinéaste, je sais ce que je vaux, semblent dire toutes ses interviews et bravades), mais qui a fait la paix avec cette idée.

Pauline Labadie.

Cannes 2014 sur East Asia

Podcast spécial Cannes (avec Pauline Labadie, Victor Lopez, Julien Thialon, et des intervention de Davy Chou et Bastian Meiresonne)

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