VIDEO – De l’eau tiède sous un pont rouge d’Imamura Shohei

Posté le 6 août 2026 par

Cet été, Roboto Films a choisi de proposer une belle édition du dernier long-métrage d’Imamura Shohei, De l’eau tiède sous un pont rouge, datant de 2001. C’est un film assez atypique, mélangeant divers aspects de la filmographie de son auteur, à la fois drôle, poétique et profondément étrange, dans lequel Imamura réussit à transcender un sujet en apparence vulgaire en une fable finalement touchante.

Yosuke a perdu son travail, sa femme ne veut plus de lui. Il décide de se rendre dans une petite ville portuaire pour trouver un trésor dont lui avait parlé un ami vagabond décédé, dont il avait fait une figure paternelle dans sa perte de repères. Il fait bientôt la rencontre des habitantes de cette maison, une vieille dame et une étrange femme, Saeko, qui l’entraîne dans son monde aux règles insolites. Autant être clair tout de suite, Saeko est emplie d’une eau mystérieuse, qu’elle doit laisser échapper en commettant des « bêtises », du vol à l’étalage à la libération de sa sexualité, d’autant plus que son mari, son exutoire, n’est plus là. Et cette eau s’échappe sous le pont à côté de la maison et a des effets surprenants sur la faune locale ; notre héroïne est littéralement une femme fontaine et l’eau tiède est celle qui s’échappe d’elle. Soudain, Yosuke trouve un sens à sa vie, quelqu’un a besoin de lui, ce désir impossible à assouvir lui garantit que quelqu’un veut de lui. Un autre cinéaste en aurait peut-être tiré du roman éponyme (赤い橋の下のぬるい水) de Yo Henmi une comédie grossière, Imamura choisit de s’en servir pour faire naître une poésie absurde, touchante et fragile.

Sur le fond, c’est l’histoire d’un homme un peu terne, écrasé par la société, qui se sent rejeté par tous, auquel on conseille d’aller « se noyer dans les bras d’une femme » et qui rencontre la femme désirante qui lui permet de faire de la métaphore une réalité. Le film est volontairement très fou, mais d’une folie douce, jouant à faire accepter l’incongru comme une normalité. Comme L’Anguille, dont il partage les protagonistes (Shimizu Misa et Yakusho Koji, toujours impeccables) c’est un film qui joue sur la représentation de petites gens, perfectibles, souvent ridicules et pourtant attachants, mais c’est aussi un film mystique comme La Ballade de Narayama, ressemblant parfois à une version gentille sur le mode mineur du Profond désir des dieux. La question du rapport au désir et du regard sur le désir féminin (ou son absence) est un sujet fréquent de son œuvre, en règle générale, et, à 75 ans on peut avoir l’impression que le film agit comme une coda de ses obsessions.  La musique d’Ikebe Shinichiro, accompagnée des images de crue et d’afflux de poisson, apporte une malice particulière au film qui l’aide à transcender ses paradoxes en parasitant la dimension érotique, un film joyeux sur l’échec social, un film poétique sur un sujet de fabliau, un film de vieillesse sur la régénération.

Le métrage est également malicieux dans sa forme, avec un épisode mythologique en noir et blanc, une fameuse séquence de rêve animée, ses vieux pêcheurs en chœur antique, des récits fantasmagoriques, des débats philosophiques sur ce qui est raisonnable ou pas qui se conclut en « l’important, c’est de bander » (et la façon dont la débandade est traitée n’en est que plus drôle)… Et en même temps, il parle de pollution des eaux, des conditions de travail des pêcheurs, de l’aliénation par le travail, du rapport à la sexualité, de la peur de ne plus être désiré… Comme on est chez Imamura, on croise aussi un proxénète « voleur de femmes » dont le traitement venge symboliquement les femmes en levés de sa filmographie. Faussement simple, avec le trésor en McGuffin, le film s’intéresse avant tout à des moments de vie ; ce qu’il faut avant tout reconstituer, c’est la vie de l’homme banal, au sens propre, par les jeux de narration, et au sens figuré, la femme extraordinaire et sa vie sont présentés comme une évidence. Sur le fond, c’est un récit sur le dépassement de ses incertitudes et de ses complexes, un appel à laisser couler, à prendre le bonheur comme il vient. Il ne se construit pas comme une explosion carnavalesque comme dans Eijanaika ou une transformation de l’absurde en cauchemar comme dans Zegen, mais il aboutit à l’une des fins les plus optimistes de son cinéma avec la renaissance d’un couple comme horizon. Une avant-dernière fois (il fera encore un dernier court-métrage sur un soldat ayant choisi de devenir serpent pour ne pas retourner à la guerre), Imamura nous montre à quel point il n’est pas raisonnable, mais l’éclat de rire qui clôt le film et la dernière pirouette ironique qui ouvre le générique nous rappellent que le plaisir n’est pas toujours raisonnable.

Edition vidéo

Concrètement, le coffret proposé par Roboto Films est un bel objet, esthétique et rendant bien hommage à l’esthétique du film.

Le master lui-même du film est propre, parfois presque un peu lisse mais nettement moins jaune que celui de l’édition américaine. Comme le film lui-même, l’aspect visuel est un peu sur le mode mineur, donnant une impression de banalité qui permet de mettre en valeur la fantaisie qui s’y cache.

Le bande son en DTS MA HD stéréo est tout à fait satisfaisante, mettant en valeur la dimension ludique de la musique et du thème musical entêtant.

Sur le disque, on retrouve un entretien d’un quarantaine de minutes entre Mathieu Macheret et Victor Morozov qui s’interrogent sur la place du film dans la filmographie d’Imamura mais aussi des bandes-annonces (celle du film dont il est ici question est malheureusement dans une résolution vraiment basse et la bande annonce alternative réalisée par Miike Takashi dans laquelle il fait chanter le titre du film sans montrer d’images n’est malheureusement pas proposée ici).

En complément, on trouve un livret avec des photos d’exploitations et des analyses intéressantes de Bastian Meiresonne qui propose des théories séduisantes sur la dimension symbolique du film et ses liens avec l’histoire de son pays.

Florent Dichy.

De l’eau tiède sous un pont rouge d’Imamura Shohei. Japon. 2001. Disponible en Blu-ray chez Roboto Films.