VIDEO – Les Monstres de la préhistoire de Kurata Junji

Posté le 30 juin 2026 par

Les Monstres de la préhistoire est une étrangeté du kaiju eiga dont on n’aurait pas soupçonné la sortie en France en vidéo il y a encore quelques années. Il fait partie de ces quelques tentatives japonaises fin 1970 de répliquer Les Dents de la mer, à l’instar du culte House. Mais contrairement à ce dernier, il n’a eu ni le succès commercial de son époque, ni sa redécouverte internationale tardive. Grâce à Roboto Films, cette redécouverte est maintenant au moins possible en France !

Suite à la récente activité volcanique du Mont Fuji, des dinosaures se réveillent d’un long sommeil et sèment la terreur près d’un lac peuplé de nombreux touristes.

Le parallèle avec House ne se situe pas qu’au niveau du projet initial très similaire et de leurs dates de sorties respectives (espacées de seulement trois mois). La sortie des Dents de la mer a été un séisme commercial partout dans le monde. Au Japon, le film apparaît en plus dans un contexte de fréquentation des salles en chute libre. Le long-métrage de Spielberg se permet alors de briser des records sur le sol japonais et de créer, pour la première fois dans l’histoire du cinéma japonais, un déséquilibre dans les entrées entre films japonais et films étrangers en la faveur de l’international. Son impact est tel qu’après sa sortie en 1975, le rapport de force économique entre le cinéma étranger et le cinéma japonais sera presque continuellement en faveur des films étrangers (au moins jusqu’au début du XXIe siècle). Refaire Les Dents de la mer apparaît donc comme quelque chose de bien plus important, et d’autant plus rétrospectivement, que de simplement répliquer un film très apprécié ou bien un succès comme un autre. Il se joue ici une véritable fronde face à une industrie hollywoodienne de plus en plus dominante. House et Les Monstres de la préhistoire sont deux tentatives parmi tant d’autres, mais qui prennent des chemins radicalement différents. House choisit de ne pas refaire le film tel qu’il est, mais de créer un événement similaire, du marketing au film lui-même. Plus important : House ne vise pas le public international, il s’inscrit nationalement. Les Monstres de la préhistoire, comme quelques autres, fait le choix de ressembler beaucoup plus au film de Spielberg et se destine, en plus, à un grand public international. On sait maintenant que l’histoire a plutôt donné raison à House (qui n’est d’ailleurs plus culte qu’au Japon mais dans le monde entier). Il faut tout de même reconnaître à l’industrie japonaise que tout miser sur le film d’un publicitaire fou et adepte de cinéma expérimental, en plus écrit par sa petite fille d’à peine une dizaine d’années, ne semblait pas le plan le moins risqué.

Les Monstres de la préhistoire quant à lui a vraisemblablement été un échec assez cuisant. Mais cet échec n’est pas que commercial, Les Monstres de la préhistoire apparaît au visionnage comme une sorte de bête informe, paradoxalement bien plus que son rival House mais pour les mauvaises raisons. Sur le papier, le film est étrangement attractif : plus qu’un remake des Dents de la mer il semble presque avoir compris le sel du film, ce qui fait sa modernité. Ce kaiju eiga ressemble, à s’y méprendre, à une espèce de proto-slasher (nous sommes bien avant les Vendredi 13 et compagnie, et peu de temps après La Baie Sanglante). Il chercherait presque à faire du meurtre un spectacle à part entière, une ponctuation rythmique amenée à se répéter jusqu’à un climax encore plus impressionnant. On pourrait même penser au délire étrange Hiruko the Goblin de Tsukamoto tant le film de monstre est axé ici sur la mort plus que sur les monstres. Le fait que les bêtes ne soient que suggérées par la mise en scène tout du long, avant une révélation finale tardive les montrant sous toutes leurs coutures, n’est probablement pas étranger à cet aspect protéiforme penchant, anachroniquement, vers le slasher. Mais la suggestion dont il fait preuve est aussi profondément ratée : la tension naturelle qui en découle ne fonctionne pas et un ennui poli s’installe. D’ailleurs, il est même possible que cette suggestion ratée soit à l’origine de cet aspect slasher : rarement nous avons l’impression dans le film d’être en proie à une bête, mais plutôt à un monstre qui pourrait, finalement, presque avoir une forme humaine tant il est bizarrement caractérisé. Le résultat est raté, puisqu’on en revient plus à attendre les scènes de mises à mort qu’à les craindre. Cette tension censée découler de ce procédé n’est pas non plus aidée par des choix parallèles qui, prolongeant l’aspect chaotique de ce film, entravent toute tentative de sérieux.

Rapidement, Les Monstres de la préhistoire se met à ressembler à un Les Dents de la Mer s’il avait été un épisode de série télévisé nippone obscure de la fin des années 1980 bien trop étiré et destiné aux enfants. Tout y est trop archétypal, faisant de ce que l’on pourrait voir comme un jeu cinématographique plutôt une conformité radicale aux codes, se dirigeant tristement et fatalement vers le nanar. Le personnage principal, ce scientifique super-héroïque mi-Dider Raoult mi-Elon Musk, cristallise bien à la fois les forces et les faiblesses du spectacle qui nous est ici montré : plus que jamais on ne sait pas si l’on doit rire ou remettre en question ce que l’on voit. L’amoncellement d’éléments absurdes à l’écran qui, parfois, pour les plus fous d’entre nous, peuvent sembler pertinents et même fonctionner, se révèlent au fur et à mesure n’être que le fruit du hasard. Son choix de la suggestion plutôt que de la monstration est aussi un élément très éloquent du fonctionnement de la machine qu’est ce Monstres de la préhistoire. Principalement motivé par mimétisme envers le film de Spielberg, le choix ne fonctionne qu’accidentellement et se révèle rapidement très mauvais. Il en vient à être totalement contre-productif lorsque la révélation finale du monstre s’avère d’autant plus ridicule puisque ce dernier est excessivement moche et mal fait. Mais, toujours dans de rythme infernal, cette révélation très déceptive se voit rapidement piratée par un autre spectacle. Le film fait le choix de s’éloigner petit-à-petit de ce combat final très mou et peu intéressant, pour proposer un spectacle apocalyptique dantesque, une fin du monde aussi absurde qu’enivrante. Encore une fois, nulle doute que ce choix génial est lui aussi le fruit du hasard et des envies du publics.

Les Monstres de la préhistoire est donc une montagne russe épuisante : au chaos interminable mais tout le temps jouissif d’Obayashi, il répond par un chaos involontaire, avant tout représentatif des impératifs économiques de son époque. Chaque choix semble être décidé au préalable lors de réunions constituées de markéteux voulant que ce film fonctionne et qu’il réponde à des envies du public, puis appliqué à l’absurde et sans recul. Une horloge cassée donne la bonne heure deux fois par jour et Les Monstres de la préhistoire semble faire de même. Nanar ou délire ? Radicalement les deux à la fois.

Bonus :

Présentation du film par Fabien Mauro : Dans cette superbe présentation, notre spécialiste français du kaiju eiga remet très bien en contexte ce film étrange qui se voyait comme un rouleau compresseur et qui n’a finalement eu un succès (une fois de plus relatif) qu’en URSS. Si l’on pouvait penser que Les Monstres de la préhistoire était un film fauché, surtout lorsque l’on voit l’apparence de ses monstres et la volonté manifeste de les camoufler tout le long du film, Fabien Mauro nous rappelle à quel point le budget était pourtant colossal. Cette présentation est donc assez passionnante, toujours aussi précise sur les genres cinématographiques touchant aux grosses bêtes en latex et ouvrant de nombreuses pistes intéressantes quant à l’état de cette industrie pour la décennie 1970.

Présentation de la collection de Jean-Baptiste Pujolle : Présentation très agréable des nombreux objets de Jean-Baptiste Pujolle autour de ce film. On y apprend notamment, à travers les objets présentés, que l’exploitation du film en France aura été probablement tout aussi chaotique que ne l’est le film.

Le Blu-ray est aussi accompagné d’un livret contenant un essai de Nicolas Jeantet et des photos d’exploitations non consultées lors de cette critique.

Thibaut Das Neves.

Les Monstres de la Préhistoire de Kurata Junji. Japon. 1977. Disponible en Blu-ray chez Roboto Films en juin 2026.