Le nouveau cinéma sud-coréen de Barnabé Sauvage est une réflexion historique, économique et esthétique sur la période 1996-2019, qui a vu le développement du cinéma de Corée du Sud et le succès d’une partie de sa production à l’étranger, culminant avec le multi-primé Parasite de Bong Joon-ho. Que peut-on dire de ce nouveau cinéma ? À quel point est-il homogène ? Propose-t-il une alternative aux films à grand spectacle d’autres pays ? En quoi est-il typiquement coréen ?
C’est une tarte à la crème. Le cinéma sud-coréen distribué à l’étranger (c’est-à-dire chez nous) avec un succès croissant depuis le début des années 2000 est majoritairement cité par les cinéphages accros aux films de super-héros fascisants hollywoodiens comme la caution de leur ouverture d’esprit sur un cinéma « autre » : « Je ne regarde pas uniquement des films américains, j’adore le cinéma sud-coréen. » Il est manifeste qu’une certaine production sud-coréenne s’exporte massivement et propose une alternative et une certaine fraîcheur par rapport aux produits très calibrés made in Hollywood. Mais quand on a dit cette banalité très réductrice et obtuse, que reste-t-il du cinéma sud-coréen ? Comme si, d’ailleurs, le cinéma sud-coréen (comme le cinéma français, philippin ou brésilien) était uniforme. Tout n’est pas si simple. Si « cinéma sud-coréen » est en soi un label marketing, peut-on vraiment distinguer un film sud-coréen ? Y trouver des tropes communs ? Une coréanité ? Cette question se complexifie quand on parle de ce nouveau cinéma, né en 1996, et donc nouveau depuis… 30 ans. Passés un certain exotisme et une stratégie du choc de mise au début des années 2000 (ainsi l’ultra-violence esthétisée chez Kim Ki-duk ou Park Chan-wook), ce cinéma a bien évolué. S’est-il assagi ? A-t-il développé de nouvelles normes différentes de ce qu’on trouve à Hollywood, Bollywood ou Hong Kong ?
Ce sont ces questions qu’aborde Le nouveau cinéma sud-coréen de Barnabé Sauvage, qui précise d’emblée que son travail se base sur un pan spécifique : les films pensés pour être distribués à l’étranger et briller en festival, et qui ne représentent qu’une partie infime de la production nationale. Des films qui s’inscrivent dans une stratégie de soft power (la fameuse hallyu), c’est-à-dire une politique artistique, mercantile et diplomatique. Il y est donc question de réalisateurs bien connus dans l’hexagone : Lee Chang-dong, Im Sang-soo, Park Chan-wook, Bong Joon-ho ou Yeon Sang-ho.
Le nouveau cinéma sud-coréen ne retrace pas de manière linéaire le développement de ce cinéma depuis les années 1990, cela enrichi de biographies sur les cinéastes les plus en vue : « Sans emprunter la voie d’une approche auteuriste, qui balayerait successivement les films des grands réalisateurs de la période pour en tirer des conclusions sur les grands thèmes du cinéma sud-coréen contemporain, cet ouvrage essaie de dégager une vision globale – historique, économique, (géo)politique et esthétique – d’un phénomène industriel. »

Le point fort du livre est son découpage entre trois parties qui donne à voir (et à re-voir) un pan du cinéma sud-coréen selon deux lignes de lecture parcellaires et complémentaires : la première partie inscrit les films dans les traumatismes du pays (colonisation japonaise, guerre de Corée, dictatures militaires et crises économiques néolibérales) ; la deuxième partie explique l’essor industriel, économique et politique du nouveau cinéma dans les années 1990 ; et la troisième partie étudie l’inscription de ce cinéma dans une industrie mondialisée : un cinéma hybride et post-moderne qui synthétise, s’approprie et triture la grammaire, les thématiques et les codes de Hollywood, de Hong Kong et d’un cinéma plus auteurisant. On a donc ce cinéma à la fois différent et dans la lignée de ce que proposent les grandes productions mondialisées. Un cinéma cynique à la subversion relative ou en trompe-l’œil (ou peut-être que le cynisme est la seule subversion permise par cette industrie grand public ?).
Grâce à de découpage, on a d’abord un récit fluide et uniforme sur une certaine idée du cinéma coréen (le produit des traumatismes successifs du XXème siècle), rapidement remis en question quand on comprend l’idéologie et les financiers à la manœuvre. C’est la deuxième partie du livre, « Économie et (géo)politique : hallyu asiatiques et occidentales », et sa brève histoire économique et politique du cinéma de 1954 à 2019, avec un focus sur la période charnière des années 1990, quand l’État, soutenu par les conglomérats privés, a dynamisé son cinéma. Tout cela est enrichi de graphiques sur l’évolution de la production domestique et des films importés, la part de marché entre films sud-coréens et films étrangers, ou le chiffre d’affaires des exportations. Ou comment on est passé de la Nouvelle vague sud-coréenne apparue dans les années 1980 à ce nouveau cinéma – qui réussira à s’exporter massivement. Pour en savoir plus sur cette période, le parcours de Park Kwang-su, de cinéphile à président du festival de Busan, est symptomatique.
La troisième et dernière partie étudie plusieurs aspects : le rapport à Hollywood, les représentations des traditions, l’hybridation des cinémas de genre, le discours politique chez Bong Joon-ho, les critiques du néolibéralisme, le traitement du suicide ou l’évolution de la place des femmes dans l’industrie.
Le nouveau cinéma sud-coréen est une bonne porte d’entrée pour comprendre et réfléchir sur certains aspects du cinéma sud-coréen. La visite d’un grand appartement meublé où l’on entre dans les différentes pièces : cuisine, salon, bibliothèque, salle de jeux, cave et salle de torture… Chacune de ses pièces pourrait faire l’objet d’un livre à part entière.
Le nouveau cinéma sud-coréen de Barnabé Sauvage. Paru aux éditions Armand Colin le 06/05/2026.




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