Ce printemps, l’éditeur vidéo Badlands nous emmène vers un territoire mal connu dans nos contrées de la production de la Milkyway : les comédies. Parmi les trois échantillons proposés et signés Johnnie To et Wai Ka-fai, on retrouve la très sympathique réponse à The Eye des frères Pang, My Left Eye Sees Ghosts, sorti comme le film dont il pastiche le principe en 2002.
Après un accident de voiture où elle se voit littéralement morte, une jeune veuve que tout le monde accuse de n’aimer que la fortune de son mari découvre que son œil gauche peut maintenant voir les fantômes, et en particulier l’esprit très encombrant de l’un de ses amis d’enfance.
On peut admirer l’efficacité de l’équipe de Johnnie To, qui a su présenter son film très peu de temps après la sortie de celui dont il singe le concept (les deux productions ont été programmés sur les écrans à deux mois d’écarts). À partir du pitch du film d’épouvante, il propose une comédie, dans la lignée de la comédie cantonaise, avec de l’absurde, de la farce, des quiproquos et des gags tant verbaux que visuels, mais aussi très inspirée de l’imaginaire de La Famille Addams (la bande-son y fait d’ailleurs des appels du pied appuyés) ou de Beetlejuice (en particulier lors d’une grimace clairement référencée et de l’une des sous-intrigues). Avant tout pensé comme numéro de duettiste entre Sammi Cheng et un Lau Ching-Wan à contre-emploi, le récit prend un malin plaisir à présenter ses personnages dans des situations grotesques, mais en gardant toujours une certaine tendresse pour eux. Bizarrement, vu le contexte, les réalisateurs prennent au sérieux la question du deuil qui ouvre le récit, et s’amusent à obtenir de Sammi Cheng (l’une des légendes de la cantopop, ce qui permet d’obtenir une chanson thème mémorable) une performance qui alterne les registres.

En un peu plus d’une heure et demi, le film essaye de faire un tour de son concept, en convoquant les moments obligés avec exorcisme maladroit (et coûteux), esprit glouton qui possède un personnage, quiproquos liés au fait que les personnages ne voient pas la même chose… Les figures présentées sont volontairement caricaturales, avec d’un côté la famille de l’héroïne prolétaire et de l’autre la riche famille hautaine de son défunt mari, ainsi que la rivale qui ne cache pas sa jalousie. L’humour n’est pas toujours très fin non plus, le fantôme boulimique et ses péripéties ne seraient plus exactement politiquement corrects de nos jours mais il est très dans l’air du temps pour le début des années 2000. À l’inverse, la façon dont est cadré ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas se révèle parfois étonnamment subtil. Ce n’est vraiment pas le film le plus abouti de son auteur, mais, malgré ses défauts, il réussit exactement ce qu’il entreprend, être une comédie du tournant du siècle, un peu too much, un peu grossière mais aussi mélancolique et pleines d’interrogations quant à l’avenir.

L’intrigue et ses secrets ne sont pas très difficiles à deviner mais ce qui fait la force du film réside dans le fait que la partie émotionnelle est traitée au premier degré. Le rôle du chien, les moments de discussions à cœur ouvert avec le fantôme, l’impossibilité d’un adieu, ce sont autant de belles scènes, bien jouée et mises en scène qui jalonnent la comédie. Certaines qui jouent sur l’horreur se montrent vraiment réussies (même si bien entendu, très vite désamorcées), et revisitées de façon touchante au fur et à mesure que les fantômes cessent d’êtres des intrus et deviennent une partie du quotidien. Tout le monde ne sera pas forcément sensible au côté fleur bleue contondante du film, mais si l’on accepte les codes un peu outranciers du genre, le film s’avère très recommandable. Il était en tout cas dans les goûts du public de l’époque puisqu’il a été le troisième plus gros succès commercial sinophone de 2002.

Édition Vidéo
La copie présentée par Badlands est très propre, colorée et détaillée comme il faut pour les innombrables gros plans, accompagnée par des pistes stéréo en cantonais et mandarin.
Côté bonus, le disque est assez riche avec « La famille Johnnie To« , une présentation du film de 10 minutes par Julien Carbon qui choisit de s’attarder sur les choix de collaborateurs de To, et son esprit de troupe. On retrouve aussi « Œil pour Œil », un entretien de 23 minutes avec le monteur/assistant réalisateur Law Wing-Cheong et le scénariste Yau Nai-hoi qui reviennent sur la façon dont ils ont travaillé sur le film, et en particulier la façon dont il a été conçu comme un exercice pour mettre en valeur les capacités d’actrice de Sammi Cheung, tout en remplissant son contrat de film commercial. Ils abordent aussi l’importance du travail des comédiens pour faire évoluer le rythme et l’humour du script.
On retrouve également un making-of d’époque de presque 9 minutes, dont la fin est malheureusement victime d’un son corrompu au niveau de la source. L’éditeur a fait son possible pour rendre le plus d’informations accessibles mais la minute finale est hélas inaudible.
Sont aussi présentes les habituelles bandes-annonces du film et de la collection.
Florent Dichy.
My Left Eye Sees Ghosts de Johnnie To et Wai Ka-Fai. Hong Kong. 2002. Disponible en Blu-ray chez Badlands.




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