Trente ans avant de remporter la Palme d’Or à Cannes, c’est avec une Caméra d’or que repartait Jafar Panahi en 1995 pour sa première réalisation, Le Ballon blanc. Un petit bijou à redécouvrir sur MUBI, aux côtés de trois autres de ses œuvres de jeunesse.

Il y a une petite fille, un poisson, un billet et le décompte du Nouvel An. Le scénario est sobre : Razieh, 7 ans, boude car elle veut un beau poisson qu’elle a repéré au marché. Ceux de son bassin sont trop petits, trop maigrichons. Celui qu’elle a vu a de belles nageoires, on dirait qu’il danse quand il nage. Quand sa mère finit par céder, elle court chez le marchand avec son bocal et son billet rouge. Une fois sur place, malheur, l’argent a disparu. Le retrouvera-t-elle ?
Le Ballon blanc est le premier film réalisé par Jafar Panahi. Héritier direct d’Abbas Kiarostami, qui lui a dicté le scénario et dont il a été assistant directeur pour Au travers des oliviers (1994), le jeune cinéaste rend un hommage appuyé à son maître en filmant comme lui à hauteur d’enfant. Un choix de mise en scène qu’on retrouvera également dans son second long-métrage, Le Miroir (1997), construit sur des bases similaires.
Les plans sont bas, resserrés. Razieh (Aida Mohammadkhani), avec ses yeux presque toujours au bord des larmes, porte le récit. De scénettes en scénettes, c’est par son regard qu’on découvre Téhéran et sa pittoresque galerie d’habitants. Tous ont été minutieusement choisis par Jafar Panahi, qui a lui-même grandi dans un quartier modeste. Incarnations d’une société iranienne urbaine et diverse, ses personnages sont d’autant plus réalistes qu’ils sont presque tous interprétés par des amateurs. Le tailleur, le vendeur de poissons et les deux montreurs de serpents exercent réellement comme tels au quotidien. La vieille femme étrangère est une véritable immigrée européenne, tandis que le jeune soldat loin de chez lui est un comédien trouvé à l’autre bout du pays. Les enfants ont été dénichés dans les écoles du coin. Seule la mère de Razieh, Fereshteh Sadre Orafaee, est une actrice professionnelle. On la retrouve d’ailleurs dans le troisième film de Panahi, Le Cercle (2000), puis dans des œuvres de Mohammad Rasoulof ou encore Asghar Farhadi.
Progressivement, le réalisateur assemble ainsi avec nous les différents éléments constitutifs de sa ville de cœur, vivante autant par ses habitants que par ses dédales et ses atmosphères. La musique ne s’entend qu’à travers les postes radiophoniques, les dialogues sont parfois couverts par l’ambiance sonore naturelle de la rue.
Le Ballon blanc est toutefois loin d’être une simple étude socio-économique de la capitale iranienne. La présentation de ce microcosme pittoresque se rapproche plus des règles du théâtre classique que de celles du documentaire. On retrouve tout d’abord une unité de temps : un décompte est annoncé via une radio dans la première scène, rappelant qu’il ne reste qu’une heure et vingt-cinq minutes avant Norouz, le Nouvel an perse, soit la durée totale du film. Il y a ensuite une unité de lieu : tout se passe dans quelques rues d’un quartier de Téhéran, dont nos personnages ne sortent que hors-champs. Enfin, il y a bien une unité d’action, car l’enjeu principal repose sur une quête, celle du poisson, puis celle, liée, de l’argent.

A partir de ces fondations solides, Jafar Panahi construit une œuvre sobre destinée autant aux enfants qu’aux adultes. Si les premiers n’y verront au début qu’une simple fable, les seconds pourront en saisir rapidement les subtilités. Pour incarner l’audace et la ténacité, ce n’est pas un petit garçon, mais bien une petite fille qui a été choisie. Dans un échange surprenant avec la vieille immigrée qui tente de la raisonner après une mésaventure, Razieh admet sans problème avoir besoin de voir ou de faire ce qu’on lui refuse en raison de son âge et de son genre. Vêtue de ses habits de fête, avec des petites sandales à nœuds roses, une jupe rouge à pois et un voile blanc noué autour du cou, elle n’a pas encore conscience des dangers qui peuvent la guetter. Parmi tous les hommes qu’elle rencontre, il n’y a heureusement pas que du mauvais. Certains comme le vendeur de poissons font preuve de compassion, d’autres décident juste de l’ignorer. Si rien de mal ne lui arrive, on s’interroge néanmoins sur les motivations ambiguës du jeune soldat, dont les mensonges et les regards appuyés mettent mal à l’aise malgré son apparente sincérité. Finalement, la vraie violence n’est peut-être pas en dehors, mais bien chez soi. La figure du père, qui reste à l’état de voix grave et à la trace d’un coup, n’est-elle pas le poids effectif pesant sur l’impossible retour des enfants à la maison tant qu’ils n’auront pas retrouvé le billet ?
Le seul homme qui leur vient en aide est un adolescent afghan qui vend des ballons. Sans réfléchir, il sacrifie une partie de ses gains pour acheter du chewing-gum et faire fonctionner le stratagème qu’ils ont imaginé pour récupérer le billet au fond d’une cave. Au bout de son bâton, il ne reste plus à la fin qu’un ballon blanc. Sans même le remercier, le frère et la sœur se mettent à courir pour rentrer chez eux, et sortent du champ. Le jeune garçon reste assis sur le trottoir, seul. Dans ce plan fixe passe successivement plusieurs personnages précédents de l’histoire. Lui semble attendre un geste, un mot. Rien ne vient. Il se lève et sort lui aussi du champ, dans l’autre direction. S’il fait un portrait tendre et poétique de l’enfance, Le Ballon blanc est aussi la chronique des solitudes multiples qui hantent les villes à l’approche des jours qui rassemblent. De ceux qu’on oublie, de ceux devant qui on passe sans un regard, de ceux qui se fondent anonymement dans la masse. D’aventure en aventure, Razieh croise leur chemin et Jafar Panahi fait habilement leur portrait. Obnubilée par son billet, la petite fille ne saisit pas bien qui ils sont, sinon des adultes devant lui venir en aide. Délicatement, avec une certaine distance, se dessinent alors d’autres vies, n’attendant que d’être racontées.
Audrey Dugast
Le Ballon blanc de Jafar Panahi. Iran. 1995. Disponible sur MUBI.




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