Pour sa deuxième sélection en compétition officielle au Festival des 3 Continents de Nantes, Natesh Hegde présentait l’énigmatique Tiger’s Pond. Entretien.

C’est la deuxième fois que vous présentez un film à Nantes, y avait-il de l’appréhension ?
Je suis toujours relax. Une fois qu’on a fait un film, il appartient au public et on n’a plus aucun contrôle dessus. Je suis toujours curieux de voir comment il va être reçu.
Comme Pedro, votre premier film, Tiger’s Pond est également tourné en kannada. C’est une langue qu’on a peu l’occasion de voir à l’écran ici, peu de films sortent d’Inde…
Bollywood est le cinéma le plus exporté d’Inde, mais chaque année, notre industrie régionale produit plus de 200 films. Quelques réalisateurs comme Girish Kasaravalli sont connus en dehors – je crois qu’un de ses films a été projeté au festival en 1980 (The Ritual, NDRL) – mais il est vrai qu’un film dans cette langue projeté à l’étranger, ça reste quelque chose.
Comment s’est construit ce projet ? Vous avez gardé la même équipe ?
Quand j’ai tourné pour la première fois dans ma région pour Pedro, c’était très particulier, et pour beaucoup d’entre nous dans l’équipe, dont moi, c’était le premier tournage. Cette fois, nous avions plus conscience de la façon dont le film serait perçu en Inde et à l’étranger donc nous étions beaucoup plus confiants. Le directeur de la photographie, le sound designer et le monteur sont les mêmes que pour Pedro. Il y avait donc plus d’aisance, même si bien sûr il y a toujours des difficultés.
Pour le financement notamment ?
Ce genre de cinéma a besoin d’un producteur qui le chérit, qui l’encourage. Avoir de l’argent en soi ce n’est pas si difficile, mais trouver un producteur qui vous soutient, qui vous porte c’est autre chose. C’est ce qu’ont fait Rishab Shetty, mais aussi Anurag Kashyap qui nous a rejoint. Il avait adoré Pedro, nous nous étions rencontrés, et il a accepté de me soutenir.
Vous avez tourné dans votre village d’origine. Comment cela s’est-il passé ?
C’était incroyable. Ce qui est magnifique quand on crée un film, c’est la connexion qui s’établit avec les gens. Je pense que c’était la première fois qu’une caméra se posait à cet endroit, et nous avons passé un moment spécial. De plus, des amis de l’université m’ont rejoint pour travailler avec moi sur tout ce qui est make-up, décors, etc. Cela prouve que tout le monde peut apprendre à faire du cinéma. Ce n’est pas inaccessible.
Vous êtes autodidacte vous-même, n’est-ce pas ?
J’ai obtenu des diplômes sans rapport avec le cinéma, mais j’ai toujours aimé lire, raconter des histoires. Nous n’avons pas forcément besoin d’aller dans des écoles pour filmer, je pense que chacun peut construire son propre CV. Moi, j’ai appris le cinéma en regardant des films. Je viens d’une famille agricole, et j’assimile cet apprentissage à la façon dont on plante et on fait pousser un arbre : on le regarde, on l’étudie, et on apprend par la pratique. Avec le cinéma, j’ai fait la même chose : j’ai regardé, analysé, et développé ma propre sensibilité.
Où avez-vous trouvé Sumitra, la jeune femme qui interprète Pathi ?
Nous avions fréquenté la même école, elle connaissait mes parents. Un jour, alors que nous errions en voiture dans le village à la recherche d’acteurs avec des amis, nous l’avons aperçue devant sa maison, assise près d’un feu de camp, et tout le monde s’est retourné vers moi. Ils m’ont dit : “voilà Pathi”. Elle a tout de suite accepté et le film s’est vraiment construit de manière organique autour d’elle.

La photographie du film est très travaillée et contribue au sentiment d’étrange, à l’atmosphère de mystère du récit. Comment l’avez-vous définie ?
J’ai une grande affinité avec l’image en général, avec la peinture, avec une idée singulière du cinéma. Les images, leurs rythmes, même la façon dont il fallait les monter, tout était présent dans le script. Je ne rédige pas tout bien sûr pour que l’équipe ne fasse qu’exécuter ensuite, mais j’écris avec la vision que j’ai du récit, je projette les images de mon esprit. Au final, ça ne donne pas un script traditionnel : il y a des indications sur le son, les mouvements de la caméra, etc.
Pourquoi avoir opté pour une absence quasi totale de musique ?
Quand on montre tant de violence, cela devient futile et peut nuire à l’impact qu’on souhaite avoir. Ce qui est puissant, c’est ce qui se cache, ce qui ne se dit pas. Cette austérité dans la musique, mais aussi dans les images et l’émotion, c’est cela qui marque. Cela ne sert à rien de bombarder les gens. Je ne suis pas contre l’usage de la musique, mais à bon escient. Dans certains films, c’est comme si on était mis en joue : il faut ressentir cela, maintenant. Je n’aime pas ça. Un film doit vous laisser décider et vous traiter comme un adulte.
Beaucoup de questions restent en suspens à la fin du film : était-ce important de laisser la porte ouverte à l’imagination ?
Oui, et pas seulement à la fin, mais pendant tout le récit. Réalisateur et public, nous construisons le film ensemble. Je ne crée pas une œuvre que je vous donne clé en main. Un film s’écrit au fur et à mesure que les gens le regardent, en participant activement à son visionnage, et ce n’est pas grave si on n’en sort pas avec la même interprétation.
Les symboles religieux sont très présents. Dès la première scène on voit une statue d’une divinité vénérée lors d’une procession. Qui est-ce ?
C’est un dieu nommé Mari. Il n’est pas issu des textes védiques, c’est un dieu primitif, tribal. Pour éviter que quelque chose de mal se produise, on construit une statue en bois à son effigie et on la place à la limite du village pour que le mauvais sort n’entre pas. On lui enfile des bracelets de jade, symbole de fertilité, que Pathi prend innocemment quand elle tombe dessus. Après les cérémonies, la statue est en effet abandonnée aux éléments. D’une certaine façon, cela prédit ce qui va arriver à la jeune fille.
On voit aussi plus tard un dieu qui protège un territoire. Ici, c’est un tigre qui veille et qui observe silencieusement ce qui se passe. Il est un peu comme les villageois, témoin passif des événements
Tiger’s Pond est une œuvre très pessimiste sur l’état du monde. Est-ce un reflet de vos perceptions ?
Un réalisateur n’est pas un dieu. Il est aussi vulnérable qu’un autre. Quand on imagine un tel récit, on se demande bien sûr s’il se concrétisera un jour dans la réalité. Je ne dis pas que la corruption sera toujours la grande gagnante, mais il y a toujours dans ce qu’on crée des peurs, des préoccupations sur ce qui nous entoure. Et la crainte que ces peurs deviennent prophétiques.
Entretien réalisé par Audrey Dugast.
Remerciements à l’équipe du Festival des 3 Continents.
Tiger’s Pond de Natesh Hegde. 2025. Inde. Projeté au Festival des 3 Continents de Nantes 2025.




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