Cela fait maintenant quelques années qu’un film de Miike Takashi n’était pas parvenu jusqu’aux écrans de nos salles françaises (même si sur petit écran sa série adapté d’Onimusha avait été très bien reçue), après le sympathique First Love, il y a maintenant sept ans. Comme toujours chez cet auteur polymorphe, on ne sait pas forcément à quoi s’attendre et, cette fois, son intérêt s’est arrêté sur un film de procès : Sham, tiré d’un fait divers qui a défrayé la chronique japonaise dans les années 2000. Distribué par Art House.
Dans la ville de Fukuoka, un instituteur sans histoire est accusé par une mère d’élèves de violentes sanctions corporelles à l’encontre de son fils, ce qui suscite un emballement médiatique qui le renomme « le professeur meurtrier ». Cependant, le jour du procès, l’accusé nie ce que l’opinion considérait maintenant comme une évidence et essaie de faire entendre sa version.
Le titre international Sham, traduit en cours de film par mascarade, indique dès le début un horizon d’attente : dans cette histoire, quelqu’un ment (à plus forte raison le titre original, でっちあげ〜殺人教師と呼ばれた男, explicite tout le propos : Mystification : l’homme qu’on a surnommé le professeur meurtrier). Le public japonais connaît par avance le fait divers (l’article à son sujet à reçu des prix), mais même ainsi, on est d’abord confronté à ce qu’on voit. Ainsi, ce qui est devant nous dans la première partie du film, c’est le récit de la mère, et celui-ci est glaçant. Cette première partie est volontairement démonstrative et éprouvante : la nuit, une silhouette dégoulinante en face d’une héroïne mal à l’aise. La mise en scène joue clairement sur les codes du film de home intrusion, l’antagoniste est filmé de façon mystérieuse, entre jeux de cadres et des ténèbres. Du point de vue de la mère, de façon intéressante, le monstre est presque schématique, c’est elle qui est un personnage tout en émotion et en subtiles expressions de malaise. La scène joue sur tout ce qui peut perturber : les propos racistes sont lâchés comme une irruption de violence, par un corps qui semble avoir du mal à se contenir. La démesure absolue de ce qui est dit nous rapproche des personnages de fous qui parsèment l’œuvre de Miike, dont le verni de normalité semble à tout moment près de s’effondrer. Lors des scènes de classe, le personnage devient une sorte de nouvelle incarnation du professeur de Lesson of Evil, en apparence policé mais profondément monstrueux et sadique, vindicatif comme le professeur de Ai to Makoto. La thématique du « sang impur » vient en outre rappeler le rapport particulier de Miike au métissage et à la xénophobie de la société japonaise. Mais toute cette construction n’occupe qu’une petite partie du film ; au moment du procès, le personnage prend la parole, et le film redémarre.

La grande force du film est la versatilité de ses acteurs, et la façon dont ils peuvent incarner les mêmes personnages tout en transformant complémentent leurs interprétations. Finalement, le professeur de la deuxième partie est plus proche de celui de Zebraman, empathique, bienveillant, et facile à écraser. Seulement, le film lui accorde ce qu’on voit peu dans ce genre de transcription de fait divers, une famille aimante et solidaire, qui encaisse la façon dont leur monde se dérègle. D’une certaine façon, le film d’horreur a maintenant comme protagoniste kafkaïen le professeur, qui cherche ce qu’il aurait pu faire ou dire menant à cette situation, alors que son espace est de plus en plus rongé par cette affaire. C’est sans doute l’un des personnages d’enseignant les plus touchants du cinéma récent, ne serait-ce que parce que son premier soulagement quand il découvre que la mère ment en affirmant que son fils connaît des épisodes de stress post-traumatique n’est pas que ça l’arrange lui, mais que l’enfant va bien. Ayano Go est aussi convainquant en personnage déséquilibré qu’il l’est en victime, apportant une vraie épaisseur à sa psychologie. En face, Shibasaki Ko, fréquente collaboratrice du réalisateur est comme toujours impeccable, vraiment crédible dans sa détresse comme en antagoniste, conservant la folie dans le regard qu’on lui connaît depuis Battle Royale, coloré par l’aura de yurei qu’elle avait travaillé pour le trop méconnu Over Your Dead Body. On ne sait pas ce qu’elle pense, mais son regard transforme les espaces, incongru et raide comme la justice dans un effet qui n’est pas sans rappeler la scène du tennis de L’inconnu du Nord-Express. Par sa simple présence, elle fait basculer les scènes vers le fantastique, esprit vengeur d’un crime qu’on ne connaît pas.

On a récemment vu beaucoup de films qui rejouaient la transformation du récit par le point de vue, façon Rashomon, et au Japon, dans un milieu scolaire on ne peut penser qu’à L‘Innocence de Kore-eda, mais l’originalité du film de Miike est vraiment dans ce qu’on déconstruit, dans un récit sans jamais avoir accès à toute la vérité, on ne saura jamais pourquoi la mère à raconté ce qu’elle a raconté, et le professeur ne sera jamais entièrement libéré de l’ombre de la rumeur. Ce n’est pas une histoire de triomphe de la réalité, mais de confrontation à une série de lâchetés institutionnelles (qui auraient fermé les yeux sur le crime évident si la première version était vraie, et qui fait finalement un bouc émissaire pour se protéger sans chercher à savoir ce qu’il s’est passé). Le film ne charge pas non plus l’enfant qui a accusé à tort, non plus que sa mère qui restera jusqu’au bout opaque au spectateur. Le film n’est pas vraiment un film à twist, il n’abrite pas de grandes révélations. On sait comment le fait divers s’est conclu et le film est une dramatisation d’un documentaire ; ce qui intéresse le cinéaste, ce sont ces personnages, découverts par des témoignages et donc nécessairement fragmentaires. Dans toute la folle et surabondante filmographie de Miike Takashi, c’est la première fois qu’il adapte une histoire réelle, ce qui le contraint à ne pas se laisser entraîner par sa stylisation habituelle, mais à la faire jaillir par touches, comme si les récits contaminaient les faits avec de la fiction, tout en jouant sur le fait qu’on se retrouve in fine devant une fable sans morale. Il ne s’agit pas de douter de la parole des victimes, le protagoniste lui-même rêvant de comprendre ce qu’elle cache, la malveillance étant une réponse trop facile, et que « le vrai n’est pas toujours vraisemblable », mais d’observer comment les récits peuvent se nourrir eux-mêmes et dévorer ceux dont ils transforment l’histoire. En un sens, ce geste méta de diffracter en deux reflets incompatibles la vérité impossible à saisir d’un fait divers réel est un geste tout à fait dans l’esprit du travail habituel du cinéaste, plus sage en apparence mais vertigineux dans ses implications. Et la mélancolie qui se dégage du caractère déceptif de la fin, sans triomphe, lui ressemble profondément. Pour ceux qui aiment l’œuvre de Miike, c’est une intéressante pièce de son puzzle personnel, et pour ceux qui ne la connaisse pas, c’est un de ses films les plus accessibles, parfaite occasion pour le redécouvrir, d’autant plus que depuis ce film, il a déjà travaillé sur deux séries télévisuelles et deux longs-métrages, signe qu’il n’est toujours pas prêt à devenir réellement raisonnable.

Florent Dichy.
Sham de Miike Takashi. Japon. 2025. En salles le 16/09/2026.




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