L’Étrange Festival 2026 était l’occasion de découvrir The House on the Moon, un film à la réputation fort attrayante, un wuxia de Singapour signé du réalisateur Nelson Yeo, habitué aux oeuvres courtes ou longues à la charge graphique prononcée.
Chang Er se lance dans un périple de l’autre côté de la lune pour retrouver son époux disparu, un légendaire archer parti sauver le soleil mourant. Elle rencontre un bandit terrien échoué.
Avec The House on the Moon, Nelson Yeo offre sa variation de la légende de Chang’e, figure mythologique chinoise, épouse de l’archer légendaire Houyi, et qui ayant bu indûment et en excès un elixir d’immortalité, voit son corps voguer vers la lune sur laquelle elle errera seule, délaissée de son mari. Ce qu’il y a d’étonnant avec la proposition de Nelson Yeo, c’est sa façon d’inscrire cette légende en négatif dans son film : ici, Chang’e n’est pas l’image de la femme délaissée que l’on lui prête d’ordinaire, puisqu’elle accompagnée par un bandit, et ensemble, ils forment un genre de couple ; Houyi devait, dans la légende, abattre l’alignement des neuf soleils pour sauver la population des incendies et des sécheresses – ici, il doit sauver l’astre solaire mourant. D’une manière générale, l’histoire du couple se déroule sur Terre jusqu’à leur séparation involontaire, mais dans l’histoire de Yeo, tout a lieu sur la lune.
Notons que les légendes autour de Chang’e et Houyi connaissent malgré tout d’inlassables variations à travers le temps et les écrits, c’est sans doute pourquoi il convient d’analyser la production de Yeo en tant qu’objet cinématographique de 2026. Et l’une des clés de ce récit assez obscur, encrypté par des sous-textes, réside peut-être dans la présence de Lee Kang-sheng dans le rôle du dieu de l’amour. Comment ne pas penser au cinéma de Tsai Ming-liang, que l’acteur taïwanais incarne inlassablement depuis Les Rebelles du dieu néon, le premier long de Tsai en 1992 ? Lee Kang-sheng est le visage de l’âme esseulée, contrariée dans sa recherche de désir et d’amour. Nulle doute qu’à travers la présence de Lee, Yeo joue avec les codes de la légende Chang’e, une femme contrariée en amour, esseulée elle aussi, par celle allusion au cinéma de Tsai.

Formellement, le métrage se veut iconoclaste. Lorsque l’on parle de wuxia (le récit de sabre chinois) original et à forte dimension esthétique, on pense à l’extrême sensorialité du révéré The Assassin de Hou Hsiao-hsien, ou à la poésie absurde des Cendres du temps de Wong Kar-wai. The House on the Moon tient en effet plus du second que du premier, de par ses effets visuels qui rappellent la mise en scène de Wong. Mais ces clins-d’œil sont disséminés avec parcimonie, et il faut bien reconnaître que ce wuxia singapourien ne ressemble à pas grand chose de connu. Singapour étant une cité-état complètement urbanisée, Nelson Yeo a effectué les prises de vue à Taïwan et a bénéficié d’environnement naturels somptueux, des décors rocheux rares qui n’évoquent pas spécialement la Lune mais qui n’ont jamais été réellement vus ailleurs comme cela. Ajouté à cela, Yeo ne s’adonne pas à la contemplation comme on pouvait l’imaginer à la vue des trailers – au contraire, l’humour traverse le film, presque à la manière de la tradition cantonaise de Hong Kong, notamment par le personnage du bandit joué par Akira Huang, qui fait office de side-kick à Chang’e, elle jouée par Lim Shi-An.

Il en résulte donc un travail étonnant, mais malgré tout assez déroutant, y compris pour les aficionados des films indépendants sinophones ou des wuxia. Le réalisateur a indiqué en interview que « la clarté narrative n’était pas sa priorité », ce qui n’est pas inhabituel pour ce genre de propositions ; en revanche, l’usage d’un humour léger (peu recherché) et d’une photographie aux compositions finalement peu élaborée (Yeo se contentant de filmer des déserts naturels et d’agrémenter son travail de seulement quelques plans retravaillés numériquement et porteurs d’une vraie proposition formelle) ne convainquent pas complètement.
Maxime Bauer.
The House on the Moon de Nelson Yeo. Singapour. 2026. Projeté à l’Etrange Festival 2026.




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