L’Étrange Festival aime Park Hoon-jung, et après lui avoir donné la place d’honneur avec The Childe en ouverture il y a quelques années, elle l’accueille de nouveau avec son excentrique Tristes tropiques. Le film est un peu un rejeton très webtoon de The Witch et The Childe, un divertissement décomplexé plus intéressé à faire des séquences mémorables qu’à raconter une histoire. Si on cherche les talents de scénariste de Park, on sera déçu, si on veut le voir jouer avec ses jouets dans une élégie de la violence, on est au bon endroit.
Un jeune sourd muet un peu lent travaillant dans un café reçoit la visite d’une jeune japonaise qui lui apprend que leur ancien maître de l’époque où ils étaient enfants soldats a été assassiné. Progressivement toutes les personnes liées à cette histoire vont mourir atrocement, et notre héros va devoir s’impliquer dans ce monde qu’il fuyait. C’est une production à la genèse compliquée : depuis ses premiers passages en festival, il a été remonté pour essayer de le rendre plus intelligible mais n’a toujours pas trouvé le chemin des salles coréennes, ni même eu les honneurs d’une bande-annonce, et seulement trois photos d’exploitation, dont une seule au format d’une image de cinéma. Le titre, référence improbable à Levy-Strauss, en français dans le texte, est étrangement hérité de The Childe dont on trouve encore des affiches portant ce nom. Le scénario semble un mélange de bric et de broc, mêlant crimes de guerre, rapides évocations de Sa Majesté des mouches, sociétés d’assassin à la Suzuki ou John Wick, frontière poreuse entre la sur-compétence du héros et le fantastique, ruptures de ton, mélange des langues avec accents plus ou moins crédibles… Et par dessus le marché, la photo est délibérément bizarre avec des filtres de couleurs très années 2000 qui donnent l’impression de jouer à Metal Gear Solid 4 (certains pensent à Wong Kar-wai, on peut s’interroger sur ce qu’en penserait Christopher Doyle)… Les personnages sont développés comme des personnages de manhua d’action, voire de jeu de combat, juste présentés assez pour qu’on se sente un peu intéressés par leur sort sans vraiment les connaître et tout de suite lancés dans le jeu de massacre.

Le monde fait d’abord semblant d’être réaliste, avec des scènes de guerre très violentes mais, dès la fin de la première séquence, on constate que ce n’est qu’une façade pour mener à un monde stylisé où les comportements incompréhensibles font parti du contrat. Ce qui intéresse le réalisateur est de nous présenter des silhouettes, des personnages avec un gimmick (Jojo, parle japonais, a une peluche, Rain, parle mandarin, souris tout le temps, a un harmonica, Tears, ne parle pas, comprends toute les langues, un peu lent, mais quand il coupe ses aides auditives, il analyse le futur immédiat façon Sherlock Holmes de Guy Ritchie…), et ce dans différents décors, en variant les modalités du massacre : sur un champ de bataille, en assassinant les gens dans une maison ou un couloir (numéro de transformiste en plus), moment John Woo dans un ascenseur (et qui connaît la filmographie de Park Hoon-jung sait qu’il aime ses scènes dans des ascenseurs), moment film d’horreur avec un tueur caché, grande scène de combat ajoutant des épées aux armes à feu… En règle générale, l’histoire est exagérément simple, et déguisée en exagérément complexe, dans une espèce de tour de Babel ou tout le monde parle dans des langues différentes mais se comprend malgré tout, façon cinématique de Tekken, en tentant d’imposer une moralité toute personnelle à la logique toute relative. Bien loin de l’époque où le réalisateur se faisait connaître par ses scénarios, avec J’ai rencontré le diable, il abandonne maintenant toute contrainte pour faire ce qui l’amuse, quitte à fonctionner sur une logique de jeu vidéo. Si on se prend à son jeu, et qu’on accepte qu’il n’y a rien à comprendre et que ce qu’on a deviné depuis le début est bien la réponse au jeu de fausses pistes, on adhère, si on n’aime pas sa recette, on se demande juste ce qu’il fait… Comme The Childe, le film aime s’amuser à prendre un air sérieux pour libérer sa folie puérile, dans un pied de nez déceptif.
Lee Sin-young (star de drama, vu au cinéma dans Rebound en 2023) interprète Roo/Tears, le mutique personnage principal (dont la voix intérieure est paradoxalement excessivement bavarde), tout mignon, tout gentil, tout simplet, mais tueur monstrueux, qui finalement n’avait l’air si gentil que parce qu’il était en vacances, comme un personnage tantôt farcesque tantôt tragique, finalement assez logique pour le protagoniste d’un film se plaisant autant à entretenir son chaos. Kim Myung-min retrouve le réalisateur des années après VIP, après une période d’absence du grand écran, pour composer le personnage du « Sage de la Jungle », maître et sauveur d’enfants soldats, qu’il emmène sur la voie de la mort. Contre tout bon sens, il parle en anglais, langue dans laquelle son expression semble peu naturelle, donnant un air encore plus étrange à ce personnage qui se croit très complexe mais est finalement aussi bancal que le fait de se dire « sage de la jungle » sans habiter dans la jungle peut le laisser suggérer. Ce qui est bien pratique puisque c’est lui qui a élevé les autres personnages. Si leur logique est ce qu’elle est (le scénario suppose que tout le monde se lance dans des théories compliquées sans même prendre le temps de regarder quels sont les indices, même quand ils sont dits et montrés dans le champ), c’est de sa faute et c’est l’annonce de sa mort, à lui le super soldat invincible, qui lance toute l’intrigue. Le personnage féminin est incarné par Park Yu-rim, en japonais, sans doute pour rappeler son rôle dans Drive my car, ou pour que son origine rappelle un segment de la séquence animée de Kill Bill, sa nationalité n’ayant aucune importance dans le film. Le personnage se trompe d’ailleurs visiblement de récit, son arc (et son Œdipe très développé), semblant tout droit sortir de l’imaginaire tarentinien, et refusant de participer aux grandes scènes de jeu de massacre collectif, laissant même certains moments hors-champs. Le reste du casting panasiatique, parfois avec des visages familiers, ne sert qu’à apparaître dans une ou deux scènes pour mourir atrocement, dans cette Thaïlande où le monde se réduit à une jungle, un café et des immeubles dans Chinatown. En un sens, c’est un peu une synthèse de ce vers quoi tend le travail du réalisateur : tout n’est que prétexte à choisir des acteurs avec qui il a envie de travailler pour le laisser porté par un scénario prétexte, uniquement là pour justifier le ballet de l’ultraviolence, comme une parade de clowns tristes homicides. C’est un film radical dans son immaturité, il ne raconte rien de précis, s’amusant juste sur la loi de la jungle et le fait de tuer le père avant que son héritage ne vous tue, envahi de tropes, entièrement dédié au jeu de massacre, quitte à se réserver à un public plus réduit – on pourrait presque dire que c’est une variante de Pistol Opera qui troque la poésie pour le spectacle de la violence…

Florent Dichy.
Tristes tropiques de Park Hoon-jung. Corée du Sud. 2025. Projeté à l’Étrange Festival 2026.




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