SI LOIN, SI PROCHE 2026 – Primate Visions: Macaque Macabre, Of Other Tomorrows Never Known et Garden Amidst the Flame de Natasha Tontey

Posté le 13 juin 2026 par

Une fois n’est pas coutume, le Festival Si loin, si proche s’ouvre cette année à de nouvelles aires géographiques par l’invitation de l’indonésienne Natasha Tontey, présente avec trois films d’une demi-heure chacun. Primate Visions : Macaque Macabre était présenté dans le cadre du festival, suivi d’un entretien avec la créatrice, les deux autres œuvres sont toujours visibles au sein de son installation présente à la Ferme du Buisson jusqu’au 12 juillet 2026. Vidéaste et plasticienne, la réalisatrice travaille à se réapproprier les mythes indonésiens, à travers une relecture à la fois kitch et cérébrale de l’imaginaire filmique du pays, en particulier son goût pour le cinéma de genre.

Dans Primate Visions: Macaque Macabre, elle s’inspire des Yakis, des singes indonésiens, qu’elle confronte à des scientifiques dans des expériences qui mêlent expérimentation et rituels, où les limites entre l’homme et la bête deviennent indistinctes. Le film ressemble à un mélange entre l’esthétique kitsch et artificielle de Bertrand Mandico teinté de Yann Gonzalez, avec des décors stylisés dans des brumes colorées, des personnages étranges jouant sur les ambiguïtés du genre ou de la distinction entre le singe et l’homme ; l’ombre de Suzzanna semble à tout moment prête à surgir. La réalisatrice travaille à rendre hommage à la culture  Minahasan, mal connue et apparemment souvent caricaturée par les groupes ethniques majoritaires, tout en subvertissant le rapport au masculin et les préjugés. L’œuvre n’est pas à proprement parler narrative, et on est pris dans un déferlement en apparence ludique mais profondément réfléchi. Quand on écoute Natasha Tonte, on se rend compte que son cinéma est profondément marqué par la culture audiovisuelle indonésienne (d’où l’imaginaire kitsch), la mythologie locale, ses recherches anthropologiques, ses convictions politiques et ce qu’elle projette sur la faune locale. En soi, le spectacle est fascinant, mais étrange et opaque, mais c’est aussi une prise de parole politique et profondément engagée, à travers ce qu’elle appelle son « western spaghetti minahasan », son esthétique propre, fait d’hybridation, bouffon et sérieux, grand guignol et queer où tout se mêle et se répond, dans une folle chorégraphie. Comme le film est au départ conçu pour être au centre d’une installation, il est pensé pour pouvoir être saisi à différents moments, en constante réinvention… Ses Yakis parlent dans des langues différentes, changent de statut pour finir le film de façon réflexive, les décors en carton-pâte font place aux décors réels. On ne comprend pas tout et c’est peut-être la limite de l’exercice, il aurait presque fallu revoir le film après avoir entendu les explications.

Jusqu’à la mi-juillet 2026, la Ferme du Buisson propose aussi de découvrir une salle dédiée à deux de ses films antérieurs, où la scénographie accompagne l’étrangeté des œuvres, sous l’intitulé Beyond the Belly Button (« Pour rencontrer nos ancêtres, il nous suffit de regarder au-delà de notre nombril »).

À travers un écran situé dans la mâchoire d’un clown, assis sur des tabourets sous un éclairage rouge, le spectateur est invité à suivre Makatana, cyborg-vampire/figure mythologique au centre de la cosmologie minahasa dans Of the Other Tomorrows. Le film traite ouvertement du rapport au temps et à la technologie en refusant la cohérence temporelle, le déroulement simple d’une histoire et en célébrant l’esthétique bricolée, les maquillages et les silhouettes atypiques. Le plus simple des trois en apparence à cause de son dispositif assez frontal, il joue sur une créativité théâtrale et des effets de montage ouvertement artificiels.

Garden Amidst the Flame est présenté de façon plus étonnante, dans une petite chambre rouge : on est accueillis par des poufs, trois spectateurs étant invités à porter un casque pour suivre le film côte à côte mais séparés. Le film s’ouvre sur une jeune fille se rasant les sourcils pour pouvoir voir les esprits, discutant avec sa sœur avant de s’engager dans l’armée, confronté au rapport à la masculinité, avant de nous présenter un récit onirique et coloré aux côtés d’une étrange créature inspirée par un cœlacanthe (poisson préhistorique) philosophant avec son porte-cigarette ou chevauchant sa moto, un gang de jeunes filles aux pratiques ancestrales mais clairement ancrées dans le monde moderne. Peut-être le plus réellement facile d’accès des trois films proposés, il impressionne par son jeux sur les costumes et les lumières, son humour réflexif et le sérieux absolu avec lequel il présente les situations les plus absurdes.

Ce n’est pas une cinéaste facile d’accès, puisque de la veine plasticienne et expérimentale, mais son univers vaut la peine d’être découvert, fascinant et étrange, comme un Mandico qui aurait une vision politique urgente englobant les questions de genres, les minorités culturelles, le rapport entre modernité et traditions, l’écologie et la société de consommation. C’est une expérience qui se vit plutôt qu’elle se décrit, comme un rêve insolite qui peut rebuter mais qui ne laisse pas indifférent.

Florent Dichy.

Primate Visions: Macaque Macabre, Of Other Tomorrows Never Known et Garden Amidst the Flame de Natasha Tontey. Indonésie. 2022-2024. Projeté au Festival Si loin, si proche 2026.