Depuis une dizaine d’années, des cinéastes chinois comme Bi Gan, Wei Shujun, Gu Xiaogang ou Ji Zhang sont apparus sur la scène internationale, avec des films différents de ceux de leurs aînés Jia Zhang-ke ou Wang Xiaoshuai. Nouvelle esthétique, nouvelles thématiques, jeu avec les genres du thriller et du polar, narration du moi et brouillage entre le réel et le rêve : de quoi ce nouveau cinéma chinois est-il le nom ? C’est l’objet d’une table ronde animée à l’occasion de la 32è édition du Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul (FICA).
10 films sortis entre 2018 et 2025 étaient projetés à Vesoul dans le cadre d’une sélection « Jeunes talents chinois », du Grand voyage vers la nuit de Bi Gan à A Hostel in a Small Village de Chen Jiwen, sans compter d’autres films en compétition ou dans d’autres sélections comme Gloaming in Luomu de Zhang Lu, Une Pluie sans fin de Yue Dong ou Only the River Flows de Wei Shujun. Un cinéma moins directement politique qu’il y a 20 ans, plus tourné vers l’expérience personnelle et les narrations du moi, entre le rêve et le réel, avec une dimension bien plus universelle que les films spécifiquement ancrés dans une réalité socio-politique chinoise.
Pour réfléchir et donner de clef de lecture sur ce nouveau cinéma chinois, Flora Lichaa, spécialiste du cinéma chinois, a animé une table ronde, avec la participation de Gavin Lee, distributeur et directeur du Festival international du film pour enfants de Beijing, Pan Zhixin, enseignant chercheur, Xu Yidan, réalisatrice-scénariste et assistante-réalisatrice de Zhang Lu pour Gloaming in Luomu, et Luisa Prudentino, co-auteure du livre Le cinéma chinois : Histoire de la quatrième génération. Où l’on en apprend plus sur la nouvelle « méta » des jeunes réalisateurs chinois pour (se) réaliser : brouiller les frontières entre art et essai et cinéma commercial, en usant de genres comme le thriller et le polar et en faisant appel à des acteurs stars pour s’assurer un succès public. La promesse d’un avenir radieux.
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Flora Lichaa : Les films programmés dans le cadre de la sélection « Jeunes talents chinois » sont réalisés par une nouvelle génération de réalisateurs nés entre le début des années 80 et le début des années 90. Les réalisateurs sont souvent les auteurs ou les co-auteurs de leurs scénarios : ce sont des films très personnels, tournés dans leur région natale. Enfin, ces films sont de plus en plus visibles en Chine et en dehors de Chine. Le public français a accès à une plus grande diversité de films d’art et essai qu’il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, on a un panel de réalisateurs qui sont plus nombreux et qui ont des approches très variées.
Luisa Prudentino : Il y a une nouvelle cartographie culturelle. Ces cinéastes viennent effectivement de provinces rurales, le cinéma devient géographiquement et socialement décentré. Si Jia Zhang-ke et sa génération étaient plus dans la dénonciation de certaines choses et ancrés dans le politique et le social, là, on a un cinéma qui parle moins de politique et plus de l’état intérieur des gens, un état intérieur qu’on peut définir comme collectif. Ils ne dénoncent pas, mais ils se déplacent vers le rêve, vers l’allusion. Ce ne sont plus forcément des films contre le système, mais à côté, un peu dans les failles.

Flora Lichaa : Tu le dis, ces films sont moins politiques. Cela explique qu’ils soient plus facilement diffusés en salles et sur les sites de streaming. Un autre élément important, c’est le fait que depuis les années 2010, de nombreuses structures et entreprises ont émergé, qui œuvrent à leur diffusion, qui organisent des activités, des événements, des projections, des festivals et également qui aident les réalisateurs à distribuer leurs films en Chine et en dehors. Gavin Lee, vous êtes vous-même organisateur de festivals, pouvez-vous nous parler de la situation depuis les années 2010 et de la façon dont vous vous êtes intéressé au court métrage et à la distribution des films ?
Gavin Lee : Depuis les années 2000, il y a plusieurs méthodes pour diffuser les films : les jeunes cinéastes sont plus largement diffusés grâce à des moyens modernes comme les plateformes de streaming et le développement de l’internet mobile. Il y a plus d’étudiants et de créateurs qui rejoignent le marché du film, en particulier avec les courts métrages et la publicité. Le format court est en pleine expansion. Et puis, les plus jeunes et les enfants sont fortement influencés par les contenus étrangers.
Flora Lichaa : Comment ces festivals se sont-ils développés en Chine ces dernières années, notamment ceux qui donnent la place aux jeunes réalisateurs ?
Pan Zhixin : En 2003, la politique cinématographique s’est libéralisée : les entreprises privées ont obtenu l’autorisation de produire des films. Avant cela, le gouvernement contrôlait tout. Cela a conduit à l’apparition de nombreux événements et festivals organisés par des institutions indépendantes. Plusieurs festivals ont été suspendus par le gouvernement mais d’autres ont perduré et continuent de mettre en valeur les nouveaux talents chinois. 2010-2019 a été une période faste et de nombreux festivals ont permis à des réalisateurs de se faire connaître en Europe, par exemple Bi Gan.
Flora Lichaa : Concrètement, pour une jeune cinéaste aujourd’hui, comment produit-on un film et comment peut-on émerger ?
Xu Yidan : Les jeunes réalisateurs commencent généralement par réaliser des courts métrages. On a peu de ressources matérielles et financières, on rencontre souvent des difficultés et des annulations de dernière minute pour financer et tourner nos films. On se tourne aussi vers des financements et des programmes étrangers. Par exemple, Wang Bing a participé au programme Cinéfondation du Festival de Cannes. Comparé à des jeunes cinéastes d’autres pays, on bénéficie de moins de soutien, c’est pour ça qu’on œuvre dans le cinéma indépendant.

Flora Lichaa : Pouvez-vous nous parler de la situation de Zhang Lu, qui n’est pas un jeune cinéaste mais qui rencontre aussi des difficultés, parce qu’il fait du cinéma art et essai, pas vraiment commercial ?
Xu Yidan : Zhang Lu a un parcours atypique, puisqu’il est d’abord auteur et il a été professeur en Corée du Sud avant d’y réaliser des films. Quand il est revenu en Chine, il a rencontré le réalisateur et producteur Huang Jianxin [qui a notamment coproduit les deux films à grand spectacle La Bataille du lac Changjin de Chen Kaige, Dante Lam et Tsui Hark]. Aujourd’hui, ils travaillent ensemble, c’est lui qui a coproduit ses deux derniers films, Gloaming in Luomu et Mothertongue. Zhang Lu travaille avec un budget restreint, avec une équipe de jeunes passionnés et ses temps de tournage sont assez courts : environ 30 jours pour Gloaming in Luomu.
Luisa Prudentino : La vraie force de Zhang Lu réside dans le scénario. Il est d’abord écrivain et s’est mis au cinéma tout à fait par hasard, presque par défi. Ses scénarios sont très précis, il sait exactement combien de temps il lui faut pour le tourner. C’est là qu’il fait toute la différence, mais la nouvelle génération de cinéastes chinois a compris aussi l’importance du scénario.
Flora Lichaa : Que pensez-vous de la narration et de l’importance du scénario dans le cinéma aujourd’hui et de l’importance du scénario ?
Pan Zhixin : En Chine, il y a une classification des cinéastes en générations, mais aujourd’hui, depuis la Sixième génération [les cinéastes apparus dans les années 1990 et 2000 comme Jia Zhang-ke ou Wang Xiaoshuai], cette classification n’est plus très pertinente. Les jeunes cinéastes ont plus d’outils et plus de moyens d’expression pour exprimer leur moi intérieur et leurs vues sur le monde. Leurs films sont de plus en plus diversifiés, touchant parfois à avant-garde, et il est donc devenu plus difficile de les catégoriser spécifiquement.
Gavin Lee : Au début de ma carrière, dans nos films pour le jeune public, on se focalisait sur les enfants des campagnes abandonnés par leurs parents qui partaient travailler en ville. On voulait raconter la vie de ces enfants, de ces parents. Ça partait d’une bonne intention mais quand on a vu les films diffusés dans les festivals internationaux, on a compris que ce n’était pas ça qu’il fallait faire. Et les jeunes Chinois sont aussi beaucoup influencés par les films étrangers donc nos histoires n’étaient pas très adaptées. On a changé de vision. Tout ce qui compte, c’est de raconter des histoires d’humanité.
Flora Lichaa : Quelles sont les thématiques de ces nouveaux films chinois ? Beaucoup de films sont centrés sur la jeunesse, sur les rapports familiaux et les conflits intergénérationnels.
Luisa Prudentino : C’est un cinéma qui ne cherche plus à expliquer la Chine, mais plutôt à faire ressentir ce que ça signifie de vivre en Chine aujourd’hui. Surtout du côté des jeunes. Ces jeunes cinéastes parlent surtout des migrations internes à la Chine, des désillusions de la classe moyenne apparue au tournant du millénaire, et d’une jeunesse désorientée. Ces films montrent des révoltes et des utopies. Des corps fatigués et perdus qui s’interrogent sur le sens de l’existence. Et dans ce sens, c’est un cinéma plus universel qu’un cinéma spécifiquement chinois. C’est un grand changement par rapport à la génération précédente. L’autre changement, c’est le langage visuel. Il y a une fusion entre le réel et le rêve. Ce n’est pas par hasard qu’on parle de réalisme magique, qui s’exprime d’ailleurs par des plans séquences extrêmes, comme chez Bi Gan, et une narration plutôt fragmentée. Pour raconter la solitude, les désillusions et les interrogations face à l’évolution du monde, ce cinéma plus sensoriel est mieux adapté qu’un cinéma ancré dans la réalité. C’est un cinéma beaucoup plus vécu que raconté.

Flora Lichaa : Le dernier point que je veux évoquer est l’aspect hybride d’un certain nombre de ces films, qui oscillent entre art et essai et cinéma commercial. On parlait de Zhang Lu qui maintient une ligne très art et essai. Pour ces jeunes réalisateurs, la ligne est moins franche et beaucoup ont tendance à s’orienter vers le commercial ou à essayer de trouver un entre-deux. Un exemple frappant est l’usage du thriller ou du film noir mêlé à une esthétique art et essai.
Pan Zhixin : La plupart des jeunes réalisateurs chinois ont deux souhaits : être montrés en Chine et avoir une réputation internationale. La réalité, c’est que s’ils n’ont pas de succès commercial, ils ne peuvent pas continuer leur carrière. Aujourd’hui, la stratégie est de tourner des films art et essai mais en faisant appel à des acteurs célèbres pour assurer un succès commercial. Par exemple, Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan, Des Feux dans la plaine de Ji Zhang ou Take Off de Pengfei. Cette stratégie ne fonctionne pas à chaque fois mais c’est vraiment ce que recherchent les jeunes réalisateurs. Le dernier film de Bi Gan, Résurrection, a récolté 200 millions de yuans de recettes dont 80 millions uniquement grâce à l’acteur principal, Jackson Yee. Ce dernier va d’ailleurs jouer dans le prochain film de Diao Yinan parce que c’est l’assurance de générer de l’argent. Cette stratégie peut encore durer longtemps et c’est un bon moyen de faire monter des jeunes réalisateurs. J’ai beaucoup d’espoir en l’avenir.
Question du public : On a vu dans la sélection de Vesoul A Hostel in a Small Village de Chen Jiwen, un film très existentialiste où une bande de jeunes artistes retourne dans leur province, avec une ambiance rohmérienne et des discussions sur l’art et la création. Est-ce révélateur d’une tendance du cinéma chinois ?
Flora Lichaa : Le gouvernement chinois mène depuis la pandémie du Covid-19 un programme de revitalisation des campagnes : les Chinois sont incités, parfois avec des subventions, à retourner dans les régions les plus rurales pour y développer des activités culturelles. C’est ce qu’on voit dans ce film. Également, il y a un fort chômage chez les jeunes diplômés, qui trouvent de moins en moins d’opportunités dans les grandes villes et qui se disent que retourner dans leur province est une opportunité de trouver du travail.
Pan Zhixin : Oui, le gouvernement cherche à développer des activités dans les provinces. Ce problème du chômage des jeunes existe dans le monde entier, pas seulement en Chine. Retourner dans les régions rurales est une solution, d’autant que des jeunes en profitent pour développer des activités artistiques. Cela correspond aussi à une philosophie chinoise selon laquelle il faut retourner à son pays natal, à ses origines. C’est pour cela que beaucoup de cinéastes réalisent leur premier film dans leur province natale. Leur objectif n’est pas de montrer la vie dans ces provinces à un public chinois mais à un public international. Mais dans ces films se développent surtout des questions intergénérationnelles.
Luisa Prudentino : Cela s’inscrit aussi dans une thématique très prisée par ces jeunes réalisateurs : la mémoire familiale. Un proverbe chinois dit que même les feuilles les plus hautes, en tombant, retournent aux racines. Cela résume bien la pensée de cette nouvelle génération.
Marc L’Helgoualc’h
Table ronde animée le 31 janvier 2026 au Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul.




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