EN SALLES – Une Balle dans la tête de John Woo

Posté le 6 février 2026 par

Cette semaine, Metropolitan Films continue son exploration du cinéma de John Woo avec Une Balle dans la tête, opus de 1990 avec Tony Leung, particulièrement prisé des amateurs du cinéaste.

Dans le Hong Kong de la fin des années 60, un groupe d’amis mêle vie quotidienne et rivalités de gang. Le jour du mariage de l’un d’eux, une altercation tourne mal, ce qui les oblige à partir pour le Vietnam où ils comptent faire fortune. Seulement, le pays se trouve en pleine guerre et rien ne se passe comme prévu.   

Le film a une histoire un peu particulière : Woo l’avait imaginé comme un épisode d’analepse aux deux premiers Syndicat du crime, mais la dispute avec son producteur Tsui Hark lors du tournage du second opus l’a obligé à en faire une œuvre indépendante, dont la sortie s’est retrouvée en concurrence avec Le Syndicat du crime 3 : Love & Death in Saigon, le film de Tsui Hark remplaçant son projet initial, lui aussi situé au Vietnam. Finalement, la situation de production est ironiquement un peu un miroir des thématiques du film, avec les relations personnelles détruites par l’ambition et l’appât du gain. Si le film de Woo n’a pas particulièrement bien marché en salles lors de sa sortie, il a été encensé par la profession et s’est construit une légende particulière dans l’œuvre de son auteur, moins directement satisfaisant que Hard Boiled et The Killer, ou moins influent que Le Syndicat du crime, mais un des grands films des inquiétudes précédent la rétrocession.

En terme d’ampleur, c’est un film particulièrement ambitieux. Ce n’est pas un simple film policier ou de vengeance, c’est un film qui assume une portée politique, d’abord avec les tensions internes de la colonie qu’est Hong Kong en 1967 mais aussi avec le tournant de la fameuse séquence qui aboutit à la scène éponyme de la première balle dans la tête (prolepse de la seconde encore plus dévastatrice), et l’arrière plan du Vietnam. Il n’est pas seulement question de scènes d’actions entre gangs rivaux ou malfrats et policiers mais de violente répression militaire que Woo entendait clairement comme des échos aux événements de la place Tiananmen (il a réécrit le scénario en fonction de ces événements) et de la folie de la guerre. Le titre cantonais, 喋血街頭, signifie littéralement « effusions de sang en pleine rue », et traduit bien le traumatisme que ces scènes cherchent à réactiver. En cours de déroulé, le récit passe aussi du film d’aventure au film de guerre, la quête de l’or menant finalement à une descente aux enfers, que Woo compare à Apocalypse Now et à Voyage au bout de l’enfer, et il y a un soin tout particulier apporté à la façon dont les personnages se brisent au fur et à mesure des péripétie, à la manière dont leur amitié est gangrenée par ce qui leur arrive. Les scènes d’actions sont bien sûr brillantes, mais elles sont aussi l’occasion d’un véritable développement du propos poétique du film (jusqu’à l’incroyable dernière scène, et ses conflits ramenés à un apocalyptique monde théâtral).

Comme souvent chez John Woo, le film possède une véritable dimension musicale en superposant des scènes d’actions sur des musiques joyeuses pour créer des effets de contrastes ou jouer sur l’inconscience des personnages, mais en proposant également de belles compositions mélancoliques soulignant la vanité des destins des héros. Ces choix musicaux apportent une tonalité toute particulière à l’œuvre, singulièrement sombre et triste (on y entend même plusieurs fois Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma, la chanson emblématique des Portes de la Nuit, autre chef-d’œuvre désespéré). La bande-originale de James Wong et Roméo Diaz fait à nouveau des miracles, accompagnant parfaitement le lyrisme sombre de Woo.

Les personnages ne sont pas forcément toujours très développés, ils sont avant tout des caractères tragiques, portés à leur propre destruction. Les personnages féminins sont comme souvent chez John Woo un peu trop secondaires pour les goûts modernes, mais elles portent aussi une forte dimension tragique, avec quelques belles scènes, fragments d’innocence meurtries et souillées dans le tourbillon de la violence masculine. Le personnage-point de vue incarné par Tony Leung est remarquablement servi par sa palette de jeu qui a ici toute latitude de s’exprimer. Si l’accent français de Simon Yam peut paraître un peu étrange, dans l’ensemble tout le casting est impressionnant, entre l’effondrement de Jacky Cheung, dans le rôle du malheureux jouet du destin, et la transformation de Waise Lee, passant par des états très différents au cours du récit.

C’est l’un des films le plus sombres mais aussi les plus beaux de son auteur, un long voyage au fond du désespoir, un film sur l’absurdité de la guerre et de la violence, la frontière entre l’humain et le monstre et la douleur de l’amitié déçue. À la fois très spectaculaire et profondément touchant, rempli d’images mémorables, il s’agit d’une œuvre qui mérite d’être redécouverte sur grand écran pour profiter de toute son ampleur. C’est un récit qui sait mêler la dimension personnelle à l’arrière-plan de la grande histoire, et dont la dernière partie est portée par une métaphore particulièrement forte.

Florent Dichy.

Une Balle dans la tête de John Woo. Hong Kong. 1990. En salles via Metropolitan Films le 04/02/2026.