VIDEO – La Légende des 8 samouraïs de Fukasaku Kinji

Posté le 28 janvier 2026 par

Le période est décidément très riche pour les amateurs du catalogue de la JAC (Japan Action Club) distribué par la Toei : Le Chat qui fume a choisi de présenter un des fleurons du genre, La Légende des 8 samouraïs de 1983, deuxième variation sur la légende des huit guerriers chiens de Fukasaku Kinji. Loin du monde mortifère de ses films de yakuzas, le réalisateur embrasse pleinement les codes du film d’aventure fantastique des années quatre-vingt.

Une princesse rescapée d’un massacre découvre sa place dans une histoire de rivalités mêlant résurrection, sorcellerie et quête d’immortalité et de vengeance.

Le cinéma est, on le sait, un art mondialisé, et cette nouvelle variation sur le classique chevaleresque Nansō Satomi Hakken Den, ou plus précisément sa réécriture écrite pour l’occasion Shin Satomi Hakken Den, est un film d’aventure, dans la grande tradition de ce que peut proposer les années 80 et les goûts du public post Star Wars. Que ce soit les films d’aventures à la Ray Harryhausen, et en particulier Le Choc des Titans, les wuxia de Tsui Hark, ou même Conan le barbare, on sent une parenté avec ces récits fous qui se multiplient au début des années 80, réinterprétant des mythes en utilisant les moyens du cinéma moderne. Mais c’est aussi un film très japonais, avec ses héros incarnations de vertus traditionnelles, ses costumes de chanbara gothique et, surtout, son flirt fréquent avec l’eroguro. Au moment de son tournage, c’est un des projets les plus ambitieux lancés par la Kadokawa, mêlant des décors pharaoniques, des scènes d’actions interprétées par Sonny Chiba et son équipe et un casting porté par des vedettes montantes de l’époque : Yakushimaru Hiroko, encore auréolée du succès fou de Sailor Suit and Machine Gun (qui avait étrangement déjà rencontré la JAC en tout début de carrière avec un petit rôle dans Les Guerriers de l’apocalypse, autre projet fou de Kadokawa) et Sanada Hiroyuki, le successeur officiel de Sonny Chiba, acteur familier de Fukasaku, puisqu’on le retrouve dans des films comme l’adaptation précédente de la légende, Les Evadés de l’espace, ou Samurai Reincarnation et dans de nombreux films d’action comme Roaring Fire ou, justement, Les Guerriers de l’apocalypse. Dans les seconds rôles, on retrouve des visages (et des styles de combats) familier ave Chiba lui-même, mais aussi Shihomi Etsuko, ou encore, dans le rôle de la méchante, Natsuki Mari, la future Yubaba du Voyage de Chihiro, habituée de la série des Tora-san. Dans l’ensemble, que ce soit l’équipe composée derrière ou devant la caméra, c’est une production de prestige très impressionnante.

Le film doit en plus jouer avec la contrainte majeure de devoir nous faire accorder de l’importance à au moins neuf personnages (la princesse et ses huit samouraïs), ce qui l’oblige a quelques contorsions pour conserver son rythme sans trop sacrifier le développement de ses protagonistes. Fatalement, certaines réconciliations se font un peu vite et les deux héros passent terriblement rapidement de la rivalité à l’amour, mais le film s’évertue sans cesse de justifier ces revirements, sans pour autant ralentir le rythme haletant de l’aventure. Il en résulte un film qui embrasse les changements de tonalité. On passe d’un enlèvement comique à une scène épique à un moment tragique en une seule séquence. Le film est visuellement très impressionnant, avec des monstres incroyables comme un yokai mille pattes ou des serpents assassins (les effets spéciaux sont mentionnés dans le générique ce qui semble être une première dans le cinéma japonais, réalisés par la Tokusatsu Kenkyujo, le légendaire Institut de recherche sur les effets spéciaux), des scènes de combat variées impliquant parfois beaucoup de personnages, des cascades, des décors inspirés et gigantesques jouant sur les couleurs et les contrastes (c’est Sengen Seizō à la photographie, collaborateur aussi bien de Somai que de Terayama ou d’Oshima)… C’est un film d’aventure familial mais il n’oublie pas de donner des enjeux à ses scènes, avec un véritable sens de la mortalité des personnages, y compris des enfants, et des méchants tous très méchants mais divergents dans leurs objectifs. Si le film reprend la base du mythe, avec la princesse qui doit rassembler les huit guerriers, ceux-ci sont bien différents de leur version classique : le héros utilise des faucilles plutôt que la légendaire épée Murasame, le personnage qui était dans le texte d’origine un faux shirabyoshi (un homme déguisé en actrice déguisée en homme) est ici simplement un shirabyoshi (une femme déguisée en homme), la princesse se déguise elle aussi, et la cruelle Tamazusa empruntée à Elizabeth Báthory avec ses bains de sang régénérateurs. L’univers du film est riche, avec des références surprenantes, comme une étrange reprise du Baiser de Klimt en arrière plan d’une scène de prédation.

Si dans l’ensemble le film est assez familial, il joue malgré tout avec quelques idées compliquées pour les plus jeunes, comme le viol, le sadisme d’un des méchants qui lorgne sur la body horror, au moins dans ce qui est annoncé, ou l’inceste, et la plupart des personnages sont construits selon des itinéraires tragiques. Mais, s’il s’amuse avec les héritages de Georges Lucas. Le film va plus loin dans tous les aspects, avec un parcours vers le côté obscur et sa résolution en un seul film. On notera aussi une étonnante longue scène d’intimité entre les amoureux, construite littéralement comme un clip musical, et durant le temps d’une chanson entière… La musique est en effet un élément marquant de ce film : la bande originale a été confiée au groupe de rock Nobody, ce qui confère au film un univers sonore moderne, décalé par rapport au récit de chevalerie, mais le film utilise aussi deux chansons en anglais par John O’Banion (le fameux clip et le thème du film). C’est un film de son temps, dans un mélange de soin méticuleux et artisanal de chaque aspect de la production et d’ambition folle. Au Japon, son statut de film culte lui a valu d’être l’une des cassettes vidéo les plus achetées du pays et même le développement d’un très ambitieux RPG sur NES six ans plus tard (officiellement il s’agit d’une adaptation du roman, mais les illustrations ne laissent aucun doute sur l’inspiration réelle, c’est l’un des premiers jeux dont la première partie change selon le héros que l’on a choisi pour commencer le récit). C’est un film très surprenant qui vaut toujours la peine d’être découvert de nos jours.

Édition Vidéo:

La qualité d’image du blu-ray est impressionnante : l’image présente une qualité très argentique et des couleurs frappantes. Malgré le grain et les effets de fumée, le film est toujours très lisible, même si la stabilité de la résolution trahit fatalement certains effets spéciaux (des câbles peuvent être parfois distingués et une scène composite à la fin du film  a pris un coup de vieux, pour des raisons évoquées dans les bonus). Dans l’ensemble, cette version HD est très satisfaisante.

Le disque propose trois pistes son très satisfaisantes : la version japonaise en 5.1 ou en stéréo et la version française en 2.0, toutes trois en DTS Master Audio (la VF est d’époque et très cartoonesque, dans l’esprit des doublages de films d’aventure familiaux de la période).

Le principal bonus sur le disque lui-même, outre les bandes-annonces, est un entretien de presque 40 min avec Fabien Mauro qui détaille l’histoire du studio Kadokawa et ses liens avec le réalisateur et les acteurs, revenant rapidement sur leurs carrière et sur la façon dont ils ont marqué leur époque, au Japon comme en France, ainsi que sur les techniques utilisées pour ce film et son histoire commerciale. Son enthousiasme est communicatif et il a beaucoup à dire, sur les personnages comme sur l’équipe technique.

Le disque est aussi accompagné d’un très informatif livret signé Paul Gaussem qui revient en détail sur la genèse du film et son écriture, décrivant les différentes étapes de l’écriture et du tournage, assez complémentaire avec le bonus vidéo.

Florent Dichy.

Le Légende des 8 samouraïs de Fukasaku Kinji. Japon. 1983. Disponible en Blu-ray et combo Blu-ray/UHD chez Le Chat qui fume.