Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, Fukasaku Kinji s’essaye au film de samouraï en y déménageant toute la violence graphique et morale de ses yakuza eiga. Après Shogun’s Samurai (1978) paru en février, Roboto Films édite cet été Samurai Reincarnation (1981), un chanbara horrifique sur fond de malédiction faustienne, de nécromancie et de relecture décomplexée du genre.
Suite à une insurrection avortée, le leader chrétien Amakusa Shiro est crucifié. Rongé par la haine, il se réincarne en démon avec le pouvoir de faire sortir les morts de leurs tombes. Afin d’obtenir sa vengeance, il ressuscite les meilleurs combattants de l’histoire du Japon, mais le samouraï errant Jubei Yagyu est sur leur chemin.

En réalité, Fukasaku Kinji n’en était pas à son premier coup d’essai en matière de jidai geki. Au début des années 1970, il coréalise la série Hissatsu Shikakenin au côté d’un grand nom du genre, Misumi Kenji, réalisateur des Lone Wolf and Cub et de la saga des Zatoichi. Seulement voilà, cette incursion dans le film d’époque ne donnera suite que des années plus tard, au cours d’un projet de studio sur lequel Fukasaku projette son désir de dynamiter les codes inébranlables du film d’époque imposés par Kurosawa Akira et ses pairs. Samurai Reincarnation, c’est d’abord l’adaptation du roman éponyme de Yamada Futaro, un auteur essentiel des années 1960 dont l’œuvre introduit les ninjas, les kunoichis et le personnage historique de Yagyu Jubei, célèbre samouraï de l’époque Edo et protagoniste incarné à deux reprises par Sonny Chiba dans la filmographie de Fukasaku. Dans Shogun’s Samurai, et, donc, dans Samurai Reincarnation.
L’histoire du film reprend les évènements de la rébellion de Shimabara, un soulèvement armé motivé par des persécutions religieuses qui se soldera par une répression sanglante des chrétiens du Japon. Amakusa Shiro, chef de guerre chrétien, pactise avec le diable pour renaître de ses cendres et soumettre le monde à sa vengeance. Ses nouveaux pouvoirs occultes lui permettent de ressusciter des personnages fictifs ou historiques célèbres qui reviennent d’entre les morts pour assouvir leurs désirs. L’équipe que forme Fukasaku surprend : aucun acteur, ou presque, n’est (encore) connu pour le film d’époque. La star de la chanson Sawada Kenji occupe l’enveloppe maudite de ce chef de guerre à la cruauté sans limite. Ken Ogata prête son visage austère à Miyamoto Musashi, en quête d’un bretteur à sa mesure. Murota Hideo incarne le moine abstinent Hozoi Inshun, torturé par des fantasmes sexuels inaccomplis. Kana Akiko devient l’électrique Hosokawa Gracia, fille noble convertie au christianisme. On retrouve même un tout jeune Sanada Hiroyuki en ninja souffrant d’être séparé de sa promise. Seul Wakayama Tomisaburo, dans le rôle du père de Yagyu Jubei, est un monument du jidai geki. Ce casting 5 étoiles mais inattendu fait de Samurai Reincarnation un projet des plus singuliers, à la hauteur des envies iconoclastes de son réalisateur.
Le film de Fukasaku se dévoile comme une sorte de « dark samurai fantasy », empruntant des éléments au cinéma d’horreur, fantastique et érotique japonais sous la bannière d’un carnaval martial funèbre. Les personnages, tous tourmentés d’une manière ou d’une autre, succombent à leurs désirs sur lesquels le chef de guerre machiavélique resserre son étreinte. Le soi-disant honneur des guerriers d’époque japonais se décompose lorsqu’une vie éternelle de pouvoir et de tentation leur est proposée. Il incombe au valeureux Jubei d’opposer ses talents martiaux à la nature viciée de ses adversaires.
Dans l’entretien avec Fukasaku Kenta en bonus du Blu-ray, le fils du réalisateur nous informe que le film puise partiellement son inspiration dans l’œuvre du mangaka Sanpei Shirato, notamment le costume de Jubei fabriqué en cuir, associant le personnage à la caste des parias et faisant de lui une sorte de héros politique rebelle. Une autre marque de fabrique de l’auteur est de donner une importance majeure aux personnages secondaires de l’Histoire, telle qu’elle est ici reprise par Fukasaku. Côté affrontements, les chorégraphies manquent assez tristement d’adresse corporelle de la part des acteurs – ce que l’on peut tout à fait pardonner compte tenu de la diversité des environnements de combat. De la forêt hantée à la maison en feu, jusqu’à la plage sur laquelle Jubei affronte Musashi en citant le duel final opposant Mifune Toshiro à Tsuruta Koji dans la trilogie d’Inagaki Hiroshi, le cadre suffit à procurer le plaisir escompté par n’importe quelle pièce martiale. Cette incursion remarquable dans le film d’époque fantastique, Roboto Films la propose en coffret Blu-ray décliné en deux visuels au choix (Hell ou Gothique) et accompagné d’un livret.

Bonus
Entretien avec Kenta Fukasaku : le fils de Fukasaku Kinji se confie sur la filmographie de son père à titre posthume. Concernant la production de Samurai Reincarnation, on y apprend plusieurs choses, notamment la différence de vision de l’adaptation entre Fukasaku et son producteur Kadokawa Haruki. Ce dernier voit le film et le roman comme deux entités sur lesquelles un cinéaste est susceptible de prendre toutes les libertés qui lui siéent, démarche artistique moins adaptée à notre époque où le public s’attend à une fidélité d’adaptation. Kenta souffle aussi que son père a toujours souhaité adapter les mangas de Sanpei Shirato, sans succès, mais qu’il est tout de même parvenu à emprunter certains éléments de l’auteur.
Commentaire audio : le critique et spécialiste du cinéma japonais Tom Mes, commente Samurai Reincarnation au fil des scènes pendant toute la durée du film. Analyses historiques et cinématographiques se succèdent pour donner un autre regard sur l’œuvre de Fukasaku Kinji.
Hormis ses deux visuels de couverture, le coffret de Roboto Films est accompagné d’un livret comprenant des photos de tournage et une analyse de Paul Gaussem.
Richard Guerry.
Samurai Reincarnation de Fukasaku Kinji. 1981. Japon. Disponible en Blu-ray chez Roboto Films.




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