Le Black Movie Festival a été l’occasion pour nous de découvrir New Group, le dernier film de Shimotsu Yuta (Best Wishes To All) qui verse dans l’horreur grotesque, absurde et décomplexée de manière très déconcertante.
Dans le lycée de Ai et Yu, un étrange rituel sectaire se met en place jour après jourv: la formation d’une pyramide humaine à laquelle tout le monde semble participer de bonne volonté. Ne comprenant pas cette pratique absurde, Ai, Yu et une poignée d’autres élèves refusent de s’y plier. Devenant des parias, traqués autant par les professeurs que par les étudiants, le petit groupe de rebelles se bat contre l’irrationnel à sa manière…

New Group est un film étrange au sens fort : il n’est pas seulement un énième représentant du cinéma japonais fou qui vient nous inonder de bizarreries ; il est surtout un film dont on ne sait pas véritablement par quel bout l’appréhender. Le cinéaste le conscientise d’ailleurs très explicitement en début de film en faisant dire à un de ses personnages, parlant des événements étranges se déroulant au Japon dans la diégèse du film, qu’il ne sait pas trop si c’est horrifique ou bien comique. Dans le cas de New Group, cela va même plus loin : on ne sait pas trop devant quel type d’objet l’on se trouve. Parfois, souvent en première partie de film, on a la fâcheuse impression d’être devant une mauvaise production type survival game à la mode, qui aurait pu être diffusée sur Netflix ou sur n’importe quelle chaîne en tant que drama adapté d’un roman / manga / jeu / webtoon à succès. Mais dans le même temps, des choix assez radicaux sont pris et la mise en scène parvient tout de même à se réveiller pour nous proposer, non plus une simple illustration molle (et sacrément laide) de son scénario, mais bien un contre-point détonnant. On pense en fait beaucoup à ce cinéma japonais de la période 90-2000 où des cinéastes talentueux versaient dans des objets typiquement industriels avec un résultat bâtard mais profondément passionnant (les films de Miike dans cette période par exemple ou plus précisément le Tag de Sono Sion pour ne citer qu’eux). Il en a en effet certaines caractéristiques (la Kadokawa comme studio et Kobayashi Tsuyoshi à la production) mais il semble dans le même temps être un projet très personnel, ce qui fait que les défauts ne sonnent plus vraiment comme des compromis mais comme des faiblesses d’écriture, de réalisation, et plus globalement de construction (ou alors comme des choix radicaux très mystérieux mais pas forcément réussis). Il y a donc cette ambiguïté profonde au cœur de New Group, qui est constamment entre l’éclat de génie et la production vite fait bien fait. Heureusement, cette ambiguïté n’est pas constamment à rebours de notre plaisir de visionnage.
Car si New Group est étrange au sens fort, c’est aussi parce qu’il choisit de ne jamais s’engager sur une voie claire et établie. Cette liberté a des coûts qualitatifs conséquents (son aspect télévisuel parfois insupportable jusque dans le jeu des acteurs), mais elle permet aussi de proposer une expérience de folie radicale qui, par ses faiblesses, nous transmet plutôt bien la fièvre qu’elle cherche à mettre en place. La grande référence qui vient en tête en regardant le film, c’est probablement Ito Junji (et dans une moindre mesure Lovecraft, probablement par proximité avec le mangaka). Le cinéaste et le mangaka partagent cette manière de dépeindre une folie qui s’empare d’une communauté humaine avec une liberté tonale radicale, le tout en adoptant une échelle gigantesque où l’humain apparaît non pas comme un individu véritablement capable d’action sur son destin, mais plutôt comme la marionnette de puissances inimaginables et invisibles. Les similitudes sont troublantes, tant scénaristiquement qu’iconographiquement (les scènes de pyramides humaines les plus réussies peuvent se confronter à certaines planches du mangaka), au point que l’on pourrait décréter que New Group est une très bonne adaptations de l’univers d’Ito, lui qui a tant été adapté mais si peu compris par les studios ayant voulu capitaliser sur son œuvre. On pense aussi beaucoup au Spirale de Higunchisky, chef d’œuvre du cinéma japonais contemporain et qui avait compris que, pour transposer l’horreur du célèbre mangaka, il fallait faire croire à son spectateur qu’il devenait fou avec un film qui défiait les limites du bon goût, de la grammaire cinématographique consensuelle et de l’horreur. New Group s’en rapproche seulement, car il a des défauts que Spirale n’esquisse même pas. Mais il reproduit plutôt bien cette impression de ne pas véritablement savoir ce que l’on regarde.

Dans son ambiguïté, le film est encore plus radical dans son rapport à son propre sujet. En début de film, Shimotsu Yuta insiste beaucoup sur un antagonisme entre l’individu et le groupe. Le film semble réitérer les poncifs de l’importance de l’individu face au groupe, de l’individu comme unique acteur pouvant empêcher les dérives du groupe qui, par essence, ne se remet pas en question. Non seulement tout ça est déjà vu et traité plus subtilement (et de manière moins libérale) ailleurs, mais en plus tout est tellement martelé que ça en devient assez lourd. Mais le cinéaste n’en démord pas et devient rapidement très caricatural dans son propos, le personnage venant introduire l’individualisme au sein du film étant même un enfant de ce qu’on suppose une famille riche, ayant fait ses études en Amérique et parlant couramment anglais. C’est pourtant tout au long de sa seconde partie (et plus ouvertement dans son final) que le film implose littéralement et assume que son sujet n’était pas tant l’individu et le groupe ni même son antagonisme très caricatural de début de film, mais plutôt la nature humaine et le regard très noir (et naïf) que le cinéaste lui porte, prolongeant par ailleurs tout aussi radicalement son ton comico-horrifique fiévreux. On ne comprend alors plus très bien où il veut en venir (en dehors de sa misanthropie naïve néanmoins assez jouissive) mais on parvient parfaitement à ressentir cette folie contaminatrice qui, plus que les personnages, prend à son tour le cinéaste et nous-mêmes.
New Group est donc bordélique, profondément imparfait et aux éclats proportionnels à ses défauts. Mais il ne se donne, au fond, qu’un seul objectif : développer une folie fiévreuse telle que le spectateur en soit une cible potentielle. Le résultat n’est pas parfait, mais intéressant et assez efficace.
Thibaut Das Neves
New Group de Shimotsu Yûta. Japon. 2025. Projeté au Black Movie 2026




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