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ÔSHIMA À LA CINÉMATHÈQUE : Contes cruels de la jeunesse

Posté le 14 mars 2015 par

Présenté au festival Toute la mémoire du monde dans son nouvel écrin numérique haute définition, Conte cruel de la jeunesse marque l’apparition d’un mouvement cinématographique contestataire qui marquera durablement le cinéma classique japonais, et aussi la naissance d’un cinéaste rebelle, Ôshima Nagisa, dont l’œuvre sulfureuse sera mise à l’honneur lors d’une rétrospective des plus complète à la cinémathèque française au mois de mars.

La jeune étudiante Makoto aime user de son charme et de sa jeunesse  pour se faire raccompagner en sortie de soirée par des hommes véhiculés. Son chauffeur d’un soir ne l’entend pas de cette façon et compte bien en abuser, avec ou sans son consentement. Elle est sauvée in extremis par Kyoshi, un jeune voyou, qui n’oublie pas au passage de rançonner l’agresseur pour son silence. Ainsi commence la relation amoureuse et tumultueuse des deux jeunes amants.

Fin des années 50, l’arrivée de la télévision dans les foyers nippons va largement contribuer au déclin des studios de cinémas. Décidée à faire front face à une menace grandissante, la prestigieuse compagnie Shochiku tente de séduire le jeune public en produisant des films qui parlent des problèmes des adolescents et de leurs préoccupations. Afin de mener à bien ce revirement, les exécutifs entreprennent de promouvoir prématurément de jeunes assistants au poste de réalisateurs : les cinéastes maison ayant plutôt l’âge de leurs aïeux, ils ne se préoccupent guère des problèmes de cette nouvelle génération turbulente.

Sont donc promus de futurs grands noms qui formeront peu de temps après ce que l’on surnomme la Nouvelle Vague japonaise:  Yoshida Kiju, Shinoda Masahiro et Ôshima Nagisa.

Contes cruels de la jeunesse

Bien que le premier long métrage de ce dernier  fut distribué sans publicité dans un court circuit de salles d’art et essais et par conséquent n’ait guère convaincu les dirigeants du studio, ils lui allouent tout de même un budget confortable et les pleins pouvoirs pour son nouveau long métrage : Contes cruels de la jeunesse.

Présentant le film comme une énième histoire d’amour entre une jeune femme de bonne famille qui tombe sous le charme d’un voyou au grand cœur, Ôshima Nagisa va broder sur ce solide canevas un implacable portrait de sa génération, bousculer d’un même élan tous les codes narratifs, de mise en scène, sociaux politiques du genre, et accoucher sur pellicule des prémices d’un nouveau courant cinématographique.

Tourné pendant les premières manifestations d’étudiants et des ouvriers contre la ratification du traité de sécurité americano-japonais, Contes cruels de la jeunesse explore le désenchantement d’une génération en perte de repères, qui se rebelle face à une société paternaliste qui ignore leurs ambitions et leurs ressentiments. Afin de traduire cet état de violence et d’incertitude, le cinéaste va confronter le jeune jeune couple à la dure réalité de la vie. Il va répondre non sans une certaine cruauté et une forme d’anti-romantisme à tous les passages obligés des films de romance juvénile.

Ce sentiment qui anime ses personnages se traduit dans sa mise en scène par la nervosité du montage, le contraste entre la beauté picturale héritée de sa formation à la Shochiku et son découpage filmique (caméra à l’épaule, utilisation du gros plan, tournage en extérieur) en totale opposition avec l’identité de mise en scène quelque peu conservatrice du studio japonais.

Contes cruels de la jeunesse

Ôshima dynamite les codes, exprime dans sa réalisation ses goûts et ses influences divers, que ce soit pour le cinéma américain et notamment les films de Nicholas Ray et Elia Kazan, et son admiration pour le cinéaste japonais Masumura Yasuzô (Jeux dangereux), artisan particulièrement talentueux qui œuvre pour la Daiei.

Mais c’est plutôt du côté de la Nikkatsu et de ses récits de jeunesses dont le cinéaste Nakahira Kô (Passions juvéniles*) fut l’un des plus illustres représentants, qu’Ôshima puise son inspiration. Il affiche clairement sa filiation dans sa description des aînés du jeune couple représentant cette  «génération du soleil» qui, en butte contre l’autorité parentale, rêvait d ‘émancipation et de liberté.

Il les montre des années après, rattrapés par les aléas de la vie. La grande sœur de Makoto, contrainte de remplir ses obligations familiales, a abandonné au passages ses idéaux, et son compagnon d’antan a vu ses rêves altruistes se révéler être un triste mirage qui l’a mis au banc de la société. Cette suite d’échecs apparaît alors comme une série d’obstacles au bonheur du jeune couple dont l’absence de modèle de réussite ne cesse de nourrir ce sentiment de rage et de refus des conformités.

Quand aux parents, absents et  résignés à leur fonctions financières au sein du foyer, ils apparaissent comme fondus dans la masse sociétale, et ont abdiqué depuis longtemps de leurs rôle dans l’éducation de leurs enfants. Toutes les figures d’autorités sont présentées comme corrompues, qu’elles soient respectables, institutionnelles ou criminelles, elles ne cherchent finalement qu’à profiter voire pervertir cette innocence à leurs dépens. La sexualité naissante de ces jeunes gens semble être une richesse très convoitée que les adultes tentent de monnayer, pensant peut-être y trouver source de jouvence et  revivre ainsi les souvenirs de leur jeunesse perdue. Le couple d’étudiants essaiera en vain de retourner cette situation à son avantage en faisant cracher au bassinet tous ces prédateurs sexuels, mais ils devront se rendre à l’évidence, ils ne peuvent lutter face au pouvoir en place. Les personnages refuseront de baisser les bras et tenteront une dernière fois d’échapper au diktats de la société dans un ultime élan romanesque aussi tragique que violent.

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Si le destin de ce jeune couple paraît sans issue, c’est que leur rébellion semble dénuée de cause, elle n’a pas de but précis vers lequel se diriger et bâtir l’espoir d’un avenir meilleur. On peut y voir rétrospectivement un métaphore de la situation du cinéaste. Proche depuis ses années d’université des mouvements d’extrême gauche, Ôshima Nagisa se doit d’évoluer au sein d’un carcan étriqué et conservateur que sont les studios de cinémas. Et bien que son film soit tourné dans un contexte de bouleversements politiques, ses personnages n’embrassent pas la cause étudiante, ils se contentent d’exprimer un rejet primaire et adolescent envers la société de leurs parents.

Ce n’est que plus tard avec le film Nuit et brouillard du Japon que le cinéaste va se radicaliser dans sa mise en scène, exprimer ouvertement ses opinions politiques, et  suite au désaccord avec la compagnie qui l’emploie, va prendre son indépendance professionnelle et artistique.

Les films de jeunesse au Japon ont toujours eu un succès populaire et furent les témoignages cinématographiques de l’évolution des mœurs, des changement sociaux culturels, des désirs d’indépendance et de liberté des nouvelles générations. Un genre que Nagisa Ôshima marquera durablement de son empreinte avec Contes cruels de la jeunesse en y apportant une forme de crudité et un traitement hyperréaliste, style de mise en scène qui sème les germes de son propre cinéma qui finira par éclore la même année.

*Crazed fruit chez Criterion.

Martin Debat

Conte cruel de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari) de Ôshima Nagisa. Japon. 1960.

À la Cinémathèque française, plus d’informations ici. 

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