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Black Movie Festival- Entretien avec Uruphong Raksasad, réalisateur d’Agrarian Utopia

Posté le 28 janvier 2014 par

C’est dans un café aménagé spécialement à l’occasion du Black Movie dans le Grutli de Genève que nous avons rencontré Urophong Raksasad, réalisateur du sublime Agrarian Utopia.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours, le public découvrant pour la plupart votre oeuvre avec Agrarian Utopia ?

Ma carrière a commencé quand j’ai eu mon diplôme à l’école de cinéma de Bangkok. J’ai étudié le cinéma et la photographie. Ensuite, j’ai travaillé à la télévision. J’ai fait du montage, des effets visuels, j’ai été cadreur. Mais ce genre de boulot m’a vite ennuyé parce que cela ne permettait pas de faire entendre sa voix. Avec des amis, on a formé un club, pour faire des films de façon indépendante. Puis j’ai réalisé mon premier film Stories from the North. J’étais très heureux, car je n’étais plus un salary man, je me sentais libre.

Agrarian Utopia, votre film présenté ici raconte la vie de fermiers dans le nord de la Thaïlande, combien de temps a duré le tournage ?

Le tournage a duré un an. Je tournais le samedi et le dimanche.

Vous avez tourné dans votre village natal ?

Oui.

Vous connaissiez les fermiers avant, ou les avez-vous rencontrés pour le film?

Ce sont mes voisins. Je les connais bien. C’était donc facile de leur parler, de les laisser faire aussi.

Quand vous leur avez proposé de faire un film, ils ont tout de suite accepté ?

Oui, je pense. Ils ont eu un petit temps de réflexion car je voulais toute la famille et eux hésitaient à y inclure leurs femmes et enfants. Mais ce fut vraiment bref.

On pense forcément au cinéma de Robert Flaherty ou Jean Rouch quand on voit votre film. Ce sont des méthodes qui vous parlent ?

Je connais surtout Flaherty dont j’ai étudié l’oeuvre à l’université. Je pense que, quand on fait un documentaire, on doit faire preuve de beaucoup d’observation. Je pense que je suis un réalisateur comme ça. J’observe beaucoup. Je suis quelqu’un de très silencieux.  Je partage son intérêt pour la nature.

On faisait souvent le reproche au cinéma de Flaherty qu’il semblait trop dirigé, qu’il ne laissait pas tout le temps le champ libre au sujet de ses documentaires. De votre côté à quel degré avez-vous dirigé les fermiers?

Je pense que la première étape réside dans l’observation. Ne pas diriger, les laisser faire. Voir à quoi ils pensent, suivre leur courant et aller de plus en plus loin. Il y a le travail avec l’acteur, mais aussi avec la caméra. Parfois, l’intérêt d’une scène réside dans le placement de la caméra. Je les laisse donc vraiment vivre. Et je monte. En résulte une scène que vous voyez dans le film. Le montage est très important, ça transforme le film au fur et à mesure. Dans Agrarian Utopia, vous voyez un homme, puis un oiseau qui mange puis l’homme qui chasse l’oiseau. Je ne sais pas comment ça va se finir, mais au montage, je vois si je peux l’utiliser ou non, créer quelque chose, développer une histoire.

Le film est visuellement très élaboré, est-ce que vous faisiez plusieurs prises d’une même séquence ? 

Pas beaucoup. J’avais un an de rush, donc ce qu’ils font se répète sans avoir à refaire des prises. Ils mangent, dorment, travaillent les champs, discutent tous les jours. Encore une fois, tout passe par le montage. Parfois il m’est arrivé de recommencer, mais juste pour une deuxième prise. Mais le principal réside dans l’observation et le fait de capter le bon moment.

Les personnages sont très pragmatiques et ont des préoccupations des plus primaires : manger, boire, travailler. Pourquoi était-ce si important pour vous de montrer ce quotidien là?

C’est principalement parce que c’est le seul quotidien de ces gens et que c’est plus facile de filmer des gens qui mangent plutôt que des personnages qui marchent beaucoup. C’est aussi parce que je veux montrer que ça peut être facile de se nourrir à la campagne, par soi-même. Je pense particulièrement à cette scène où les enfants lèchent le miel de la ruche. C’est vraiment facile de manger le miel qui vient directement de la nature, et non pas d’un supermarché dans une boite.

Il y a un aspect très concret dans votre film, mais également un autre plus métaphorique, je pense spécialement à la scène de tempête où vous usez le time lapse et que vous coupez le son, en montrant que la nature peut détruire l’utopie. Comment avez-vous jouer sur les deux aspects?

Je voulais avant tout jouer sur le rythme. Laisser les spectateurs pendant ce temps de silence réfléchir sur ce qu’ils ont vu et sur la situation.

Pour vous, la liberté d’interprétation du spectateur est importante?

Oui oui évidemment !

Vous montrez deux voies différentes : celle des villes et celle de la campagne. Vous dépeignez la ville d’une façon assez négative. Il y a du bruit, c’est sale. Il n’y a pas de place pour l’individualité.

 Oui, j’ai envie de dire avec ce film que tout peut se trouver dans la nature. Comme le personnage d’oncle Phrom essaye de le faire dans le film. Il se rend la vie plus facile, loin de la ville.

Donc pour vous, même si la vie est dure pour les fermiers,  l' »Agrarian Utopia » existe encore?

Trop de fermier sont de plus en plus intéressés uniquement par le profit. La vie ne devrait pas se résumer à cela. On devrait profiter des choses toutes simples. Moi, j’aime manger. On gagne beaucoup à être ouvert. Maintenant leur vie est mauvaise, il n’y a plus de communication entre les gens en Thaïlande, tout le monde s’occupe de son propre intérêt, à la campagne et ailleurs.

Pen-Ek Ratanaruang adore votre film et l’a choisi pour figurer au festival Black Movie. Son cinéma est très éloigné du vôtre, quels sont vos liens avec Pen-Ek?

Au début, on n’utilisait pas beaucoup Facebook, maintenant un peu plus.  C’est un outsider comme moi. Il travaille en dehors du système, même s’il peut faire des films de plus grande envergure. Il vit toujours à Bangkok. Quand j’y habitais, on s’est rencontré dans différentes soirées. Mais on n’est pas vraiment proche, je l’ai rencontré deux ou trois fois.

Vous êtes surpris qu’il ait choisi votre film?

Ce n’est pas la première fois qu’il sélectionne mon film dans un festival. En Thaïlande, il l’a déjà fait. Et à chaque fois, je suis obligé de revenir à Bangkok depuis mon village pour les projections, il s’est d’ailleurs excusé une fois pour m’avoir fait revenir ! Je pense qu’il aime bien le film parce qu’Agrarian Utopia est un film qui peut se revoir plusieurs fois. La structure ressemble à celle d’un poème, on peut donc le voir plusieurs fois. On peut y penser de plusieurs manières, je pense…, j’espère. Je pense qu’il y a plusieurs haikus dans mon film : un oiseau mange un poisson, l’homme mange un oiseau… ou quelque chose comme ça ! Comme un film de Terrence Malick par exemple. Un film comme La Ligne Rouge, il a le rythme d’un poème.

Avez-vous beaucoup de monde pour vous accompagner durant le tournage ?

Non pour mes films, il n’y avait que moi et mon assistant qui faisait la prise de son. C’est plus facile d’être plus proche des gens. C’est plus facile d’anticiper et de pouvoir courir n’importe où, où se trouve l’action. J’ai par contre fait le montage moi-même. C’est plus facile d’avoir été sur le tournage pour le faire. C’est un projet très personnel, il n’y a pas vraiment de script. Une personne tierce ne peut vraiment pas monter mon film, ce serait un autre film.

Le film est sorti en 2009, qu’avez-vous fait après ?

J’ai fait beaucoup de festivals, et j’ai réalisé trois courts-métrages. Puis, peut-être que ça vient du succès du film, mais je voulais avant tout retrouver ma femme. Nous avons eu un enfant. Il a trois ans maintenant. J’ai passé 3 ans avec lui. Je suis retourné dans mon village natal à la campagne. Je cultive mon champ, je récolte mon riz.

Vous avez d’autres projets cinématographiques ?

Oui, je termine actuellement mon troisième long métrage. Un documentaire qui sera montré au festival de Rotterdam prochainement. Le sujet du film sera le riz et sa culture (il réfléchit). Quand vous avez un enfant, c’est quand même très dur de trouver du temps pour faire un film. Il n’y a pas que les films dans la vie.

On demande à tous les artistes que nous rencontrons de nous parler d’une scène ou d’un film qui les a grandement marqués ou influencés. Quel serait votre moment de cinéma?

J’adore l’ouverture de La mélodie du bonheur, ce plan aérien. Je l’ai d’ailleurs utilisé pour le début de mon film. J’aime aussi beaucoup les plan à hauteur de tatami du cinéma d’Ozu, c’est simple, mais tellement beau. Il y a aussi les pensées de Dorothy dans Le Magicien d’Oz.

Propos recueillis le 18/01/2014  à l’occasion du Black Movie Festival. 

Un grand merci à Antoine Bal et Maxime Morisod pour l’organisation de l’interview, à Sarah pour l’aide à la traduction. 

Agrarian Utopia de Uruphong Raksasad est diffusé au Black Movie Festival.

Plus d’information sur le site du Black Movie ici !

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