L’Iran, par-delà les frontières – Moi, Maryam, les enfants et 26 autres personnes de Farshad Hashemi

Posté le 2 août 2026 par

Après le confinement, dans la fièvre de « Femme, vie, liberté », Mahboube Gholami décide de louer sa maison pour le tournage d’un court métrage. L’expérience la fait passer par des états très différents. Son aventure est le point de départ de Moi, Maryam, les enfants et 26 autres personnes de Farshad Hashemi, dans lequel elle joue son propre rôle, qu’Iran Ciné Panorama a choisi cette année comme film d’ouverture du festival L’Iran, par delà les frontières.

On peut constater un certain tropisme dans le cinéma iranien contemporain, avec The Town d’Ali Hazrati en 2022, Moi, Maryam, les enfants et 26 autres personnes en 2024 et Histoires parallèles de Asghar Farhadi cette année, dans le rapport à l’imaginaire et la confusion entre la fiction et la réalité. Dans le film de Farshad Hashemi, le trouble est double, il s’agit à la fois d’une sorte de réécriture autofictionnelle de l’histoire d’un tournage (même si le film tourné diffère de la réalité) mais aussi de l’histoire d’une femme dont l’espace intime se retrouve envahi par un film, jusqu’au moment où la fiction semble se fondre dans sa vie. C’est l’histoire d’une solitude littéralement envahie, à tout points de vue. Notre héroïne vit seule avec le tableau inachevé de son père, représentant Maryam, que nous ne connaitrons que par cette image, et elle, mais avec un visage sans bouche, en compagnie de chats errants. Elle est sculptrice mais semble avoir renoncé à une partie de son art, et, pour accueillir le tournage elle escamote la plupart des éléments rappelant sa vie, les sculptures de mains de ses proches et les objets de sa pratique, et elle a même exilé son vieux chien, ne laissant que le tableau paternel et le dessin d’une des enfants auquel elle donne cours. Quand le film commence, le personnage est donc frustré, de toutes les façons, sans espace pour s’épanouir, ni même pour exister, recluse dans sa propre maison derrière une porte qu’on a déplacé pour l’image.

La première partie du film est volontairement oppressante, on repeint les murs de la maison, on transforme ses espaces, sous l’effet du nombre, on dépasse les interdits posés par l’habitante, un chaton manque même mourir. Quand le tournage s’en va, le personnage se retrouve abandonnée dans une sorte de chantier, dépossédée même la nuit de son espace vital, puisqu’il faut que quelqu’un reste surveiller le matériel. Mais, au fur et à mesure, quelque chose se construit, avec l’équipe en général et avec l’homme qui passe les nuits chez elles. Mais il ne s’agit pas du tout des prémisses d’une comédie romantique, il s’agit bien davantage de la recréation d’une solidarité, une fois qu’on a pris le temps d’écouter ce que chacun a à dire. Les tensions viennent de la superficialité, l’attention aux complexités rapprochent. Au fur et à mesure, Mahboube cesse d’être un personnage isolé, elle devient un membre du groupe, capable de partager son intimité, au point d’avoir le courage pour en profiter pour dire au revoir à son chien, à affronter son propre déni de l’inévitable.

Et cette proximité nouvelle permet de découvrir les porosités entre le film qui est en cours de tournage et la vie et les deuils des personnes impliquées, jusqu’au moment où l’héroïne commence à tout d’un coup se substituer par moment à la femme devant la caméra. Sans insister le film dresse un portrait en creux de ses angoisses, certains éléments sont directement expliqués, d’autres non. Mais progressivement sa peur du monde extérieur, liée à un élément traumatique à sa porte, est combattue, jusqu’au moment où son identité est suffisamment réparé pour que le visage manquant du tableau semble se compléter, comme elle complète elle-même le script du film, en le laissant même s’inscrire dans le cœur de son intimité – sa bibliothèque, qu’elle pensait taboue. C’est un joli film méta sur le collectif et la façon dont l’art peut transcender les larmes qu’on refoule. L’irruption des enfants dans la dernière partie du film relance aussi un espoir au milieu de ces couples brisés ou confrontés à de terribles épreuves, avec une insouciance créative et une vraie curiosité simplement ouverte sur le monde. Comme l’héroïne, on se sent au début mal à l’aise devant l’incompréhensible invasion, mais, comme elle, on s’attache à ces personnages, à leurs rituels (les histoires drôles de Farshad, les repas partagés, les discussions du soir). C’est une vision d’un Iran créatif et libre, qui continue à rêver malgré les difficultés, et, selon la thématique du festival cette année, elle laisse une trace bleue sur la grisaille du monde, le tout porté par la musique du maestro Peyman Yazdanian.

Florent Dichy.

Moi, Maryam, les enfants et 26 autres personnes de Farshad Hashemi, Iran, 2024, projeté dans le cadre de L’Iran, par-delà les frontières.