Match Monde de Kurashi Ryusuke dessine une réalité où la bagarre se fait par une application entre des jeunes. Si ce résumé semble rappeler les folies des grandes heures du V-cinema, l’œuvre rappelle surtout que ce moment du cinéma japonais est bel et bien mort.
Dans le sillage des films d’action japonais des années 2010/2020 avec au centre une attention particulière aux chorégraphies, le survival game désormais typique de la fiction japonaise, aussi influencée par YouTube (Asakura Mikuru) et une partie burlesque qui renoue avec les origines du cinéma avec une sorte d’émerveillement pour le mouvement et le montage, Match Monde voudrait continuer un certain cinéma subversif japonais. Le burlesque joue justement un double rôle ; un comique lors des scènes du quotidien pour montrer l’inaptitude des protagonistes au monde du travail, à la normalité. Durant la séquence de cuisine dans le café, par exemple, ou lorsqu’au début, il se cache dans une poubelle au premier plan alors que son compagnon se tient juste à côté. Un plus tragique qui est celui de la chorégraphie des combats et des affrontements qui met au centre la même logique de choc des corps et des environnements. Mais ces moments qui semblent étonnant se révèlent inoffensifs voire inefficaces à l’aune de l’œuvre dans sa globalité.

« N’êtes-vous pas trop vieux pour être des délinquants lycéens ? » demande le boucher pour conclure la séquence absurde du café. Comme dans Baby Assassins, l’œuvre dresse en filigrane le portrait d’une génération confuse et désespérée voire cynique qui cherche une voie dans la société par la violence. Non pas comme un moyen de s’élever mais comme un état de fait qu’il faudrait maîtriser pour s’intégrer. Cette jeunesse engluée dans le marasme économique et marginalisé doit trouver sa place en sacrifiant son propre corps, la seule chose qui lui reste, face à l’organisation sociale indifférente et violente. Néanmoins, Match Monde souffre du contraste entre les situations voire les figures qui dépassent le cadre réaliste dépeint et le dispositif plastique qui, en dehors des moments burlesques, reste timide similaire à celui d’une série télévisée. On pourrait voir cet échec formel comme nécessaire à ce genre de production au budget très limité mais ce serait oublié que le cinéma japonais nous a justement toujours offert des expérimentations lorsqu’il était consigné aux marges de son système. Les grands cinéastes du V-cinéma ou de la série B des années 60-80 ont révolutionné différents genres par leur singularité formelle. C’est ce manque d’audace qui est regrettable. Le cinéaste semble plus préoccupé par le fait de délivrer « un produit correct » que par l’envie de donner corps à la folie de sa proposition à la vision particulière des protagonistes qu’il suit sans en épouser la fougue.

On pourrait même déplorer que l’œuvre s’inscrive dans la netflixisation du cinéma de genre dans les pays d’Asie où la grammaire est désormais restreinte à des gros plans, des plans américains et des plans d’ensemble baignée par une lumières numérique qui correspond à l’éclairage des écrans de télévisions, de tablettes ou de portables. Toutes les idées de couleurs, de dynamique de montage, de profondeurs de champs ou du travail des compositions de plans sont réduites à une vision d’efficacité industrielle. La commercialisation ne laisse même plus au cinéma d’exploitation le plaisir d’exploiter à sa propre mesure le potentiel des outils du cinéma dans une logique de quitte ou double, parfois expérimental, qui a donné aussi bien les grandes heures de Miike Takashi que les moments plus compliqués d’un Wong Jing. Pour un public qui n’a pas le regard de l’expérience, alors des œuvres comme Match Monde peuvent sembler plaisantes, pour nous autres nous ne pouvons que constater la triste influence d’une uniformisation des œuvres qu’il y a quelques années avaient le mérite en bien comme en mal de ne ressembler à rien d’autres qu’elle-même. Le mouvement est satisfaisant, alors qu’il a le potentiel du sublime. Paradoxalement, la colère de cette jeunesse japonaise en manque d’élan collectif et de désir ardent se trouve détourné par les formes les plus conventionnelles et les plus sages. On est loin du romantisme subversif de Toyoda Toshiaki ou de Suzuki Seijun dans Élégie de la bagarre, on est loin du sang bouillant des jeunes hommes contre l’ordre du monde qui irrigue le cinéma japonais un demi-siècle. Dans un film qui met en son centre les affrontements de jeunes au sang chaud, on est plus proche de l’anémie.
Kephren Montoute.
Match Monde de Kurahashi Ryusuke. Japon. 2026. Projeté au NIFFF 2026.




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