Rares sont les films tournés au Manipur, petite région située à l’extrémité nord-est de l’Inde et actuellement en proie à des violences inter-ethniques entre les communautés Meitei et Kuki. Des quelques productions qui en sortent au compte-goutte, seules celles du réalisateur Aribam Syam Sharma ont franchi les frontières de l’Europe. Parmi elles, Ishanou (1990), film poétique, tragique et presque ethnographique, dont la copie restaurée est incluse dans le coffret Blu-ray Nouvelle vague du cinéma indien, édité par Carlotta Films.

Ses habits teintés de rose et de rouge traversent des paysages verdoyants bordés par des champs et des rivières luxuriantes. Entre la pêche, les tâches domestiques et sa vie de famille, Thampa (Anoubam Kiranmala) mène une vie douce et lente au rythme des saisons. Entourée d’un mari aimant (Kangabam Tomba), de sa petite fille Bembem et de sa vieille mère toujours affairée, rien ne semble pouvoir venir troubler son équilibre traditionnel et convenu.
Petit à petit, une folie mystérieuse s’empare cependant de la jeune femme. Dans la journée, Thampa se comporte comme une enfant malicieuse, en quête permanente de jeu auprès de son époux ou de la nature qui l’entoure. Au milieu de la nuit, son corps, comme possédé, se lève de lui-même et se met, religieusement et fiévreusement, à danser. Pris de violentes convulsions dès qu’on tente de l’immobiliser, il semble lutter pour sa liberté.
Un matin, elle disparaît. Parti à sa poursuite, le voisinage la retrouve sur le perron de la demeure des prêtresses Maibis : une entité divine l’aurait guidée jusqu’à elles. Appelée à mener une existence religieuse, Thampa quitte sa famille. Elle est une élue, une “ishanou”.

C’est avec une grande délicatesse et une attention particulière à son personnage féminin qu’Aribam Syam Sharma filme le petit foyer, dont le quotidien profane est soudainement bouleversé par la rencontre tragique avec le sacré. Pour rendre compte au plus près de la réalité filmée, le réalisateur puise dans son travail de documentariste et s’appuie sur la plume de l’écrivaine d’ascendance royale M.K Binodini Devi, figure littéraire majeure de la région depuis les années 1960. D’un point de vue occidental, cette approche permet d’appréhender les us et coutumes de la communauté Meitei, majoritaire au Manipur et de confession hindoue. Avec des plans sublimes et sans artifices, Sharma met plus particulièrement en scène la vie des femmes au sein des villages : danses et chants rituels des prêtresses Maibis, cérémonie du perçage d’oreilles des petites filles, pêche au carrelet et vente de la marchandise du jour par les jeunes épouses ou les veuves sur les marchés, tracé des “tilak” jaunes sur le front…
Est-ce cette réalité inlassablement appelée à se répéter qu’a rejeté Thampa, la plongeant dans une sempiternelle aliénation ? La frontière entre le spirituel et la maladie mentale peut en effet être interrogée dans cette fable rurale où médecine et chamanisme sont toujours intrinsèquement liés. Malgré un bonheur apparent, la jeune femme n’essaie-t-elle pas inconsciemment d’échapper à sa destinée, au prix de l’amour qu’elle porte à ses proches ? Aribam Syam Shambar refuse de trancher et reste observateur des vies qui se jouent devant sa caméra. Dans un ultime tableau, chaque personnage joue sa dernière scène avec le poids de l’indifférence et la souffrance de la distance. Un fossé infranchissable les sépare désormais.
Succès critique à sa sortie, Ishanou fut naturellement récompensé de deux National Film Awards pour meilleur film et mention spéciale à son actrice principale, et sélectionné en 1991 à Cannes dans la catégorie Un certain regard. Plus de trente ans plus tard, le long-métrage était de nouveau projeté sur la croisette dans le cadre de la sélection Cannes Classics 2023, dans une copie admirablement restaurée par la Film Heritage Foundation. C’est cette dernière qui est incluse dans le très beau coffret assemblé cette année par Carlotta Films, Nouvelle vague du cinéma indien. Conclusion chronologique du cycle proposé par l’éditeur, la FHF et le directeur du Festival des 3 Continents Jérôme Baron, Ishanou a marqué l’histoire des cinémas indiens, et ouvert la voie à toute une génération de cinéstes manipuris.

Bonus
Entretien avec Kangabam Tomba et Shivendra Singh Dungarpur, mené par Anupama Chopra (12 mn) : lors d’un entretien filmé au Festival de Cannes 2023, le directeur de la Film Heritage Foundation revient sur l’origine de la restauration du film. Lors d’un premier travail de collecte des archives cinématographiques du Manipur, c’est le réalisateur Aribam Syam Sharma lui-même qui a apporté avec lui une copie 35mm de son long-métrage. Il faudra près d’un an par la suite pour rendre à l’œuvre toute sa beauté, en travaillant image par image sur les négatifs originaux, mais également sur une copie pour retrouver la bande-sonore… Kangabam Tomba, l’acteur principal du film, souligne quant à lui l’importance d’Ishanou pour le cinéma manipuri, une industrie portée par très peu de moyens mais des équipes d’une grande volonté et sincérité.
Entretien avec Aribam Syam Sharma (19 mn) : avec beaucoup de tendresse, le cinéaste d’Ishanou se remémore les débuts du cinéma au Manipur, auquel il a contribué d’abord en tant qu’acteur, puis en tant que réalisateur. Il rend hommage à sa scénariste historique, Binodini Devi, décédée en 2011, qui a permis de donner une touche si réaliste au film en compilant de nombreuses histoires de la population Meiteis, et plus particulièrement des Maibis. Ces prêtresses, très respectées au Manipur, jouent pour certaines leur propre rôle dans le film, mais beaucoup de jeunes femmes ont refusé le rôle principal par superstition. C’est finalement Anoubam Kiranmala, moins craintive du fait de son statut de brahmane, qui a été choisie. Reconnaissant pour la restauration menée par la FHF, Aribam Syam Sharma salue un rendu final bluffant.
Audrey Dugast.
Ishanou d’Aribam Syam Sharma. 1990. Inde. Disponible en Blu-ray dans le coffret Nouvelle vague du cinéma indien édité par Carlotta Films.




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