LE FILM DE LA SEMAINE – Toutes mes sœurs de Massoud Bakhshi : filles, vie, liberté

Posté le 3 juin 2026 par

Comment se construit-on en tant que femme dans un régime théocratique qui réprime toute velléité d’émancipation ? C’est à cette question qu’a tenté de répondre Massoud Bakhshi, en filmant pendant dix-huit ans ses nièces de manière informelle. De cet amas d’archives, le réalisateur iranien a tiré Toutes mes sœurs, un documentaire saisissant à découvrir dès le 3 juin en salles avec Pyramide Films.

Dans un petit parc, deux petites filles courent cheveux au vent, en pantalon, aux côtés de gamines et de gamins de leur âge. Elles n’ont pas encore 9 ans. Quelques années plus tard, les jeunes préadolescentes, coiffées d’un voile coloré, sont assises sur un banc. Elles observent les garçons jouer au foot. Pour s’occuper, elles font des tours de vélo, sur quelques mètres, avant de se rasseoir. Elles s’ennuient. Inexorablement, leur espace de liberté se restreint. 

Filmées par leur oncle Massoud depuis leur naissance, Zahra et Mahya grandissent dans un foyer où cohabitent l’art occidental, les t-shirts Disney et le rigorisme forcené. Ce dernier, incarné par une grand-mère très croyante, établit aussitôt la dualité dans laquelle les deux sœurs évoluent. Face à la caméra, chacune trouve cependant un espace d’émancipation fascinant : chant, danse, discussions sur la religion, jeux… L’enfance des petites filles est traversée par la joie et les rires, autant qu’elle est entravée par les dogmes et les premières réprimandes. Est-ce un péché de se trémousser sur le sensuel mais entraînant Be My Lover de Bouche, hit des nineties apprécié de l’aînée ? La doyenne de la famille semble le penser. La scène, géniale d’audace, place Zahra en rebelle insouciante et enthousiaste face à sa grand-mère intransigeante.

Les mots néanmoins pèsent dans l’esprit des sœurs, qui débattent parfois entre elles, dès leur plus jeune âge, sur ce qui se fait ou pas, sur ce que dit le Coran. Leurs corps leur appartiennent-ils ? Doit-il toujours être soumis au regard des autres ? Même bambines, l’une prend soin de baisser le haut de l’autre pour cacher le bas de son dos dans des escaliers : “on voit ton corps”.  La réponse est sans appel : “je m’en fiche !”

Prises en photo sous toutes les coutures lors de shooting professionnels où elles sont maquillées, coiffées et joliment habillées, difficile pour Zahra et Mayha de vraiment comprendre ce qu’il se passe quand elles franchissent le seuil des neuf ans. De poupées adorées et célébrées, elles deviennent sans transition de petites femmes qui doivent se couvrir et s’effacer. C’est d’abord amusant : il faut aller dans un magasin spécial pour essayer des voiles. Puis, c’est la résignation. Adolescentes, les deux jeunes filles n’ont plus d’illusion sur le sort que leur réserve leur société. Progressivement, elles apprennent à vivre entre indignation et ambitions.

Reconnu globalement pour Yalda, la nuit du pardon (2019) ou Une Famille respectable (2012), Massoud Bakhshi prend soin de toujours rester hors caméra. Il n’apparaît que furtivement dans les vidéos d’archives et ne se positionne jamais comme protagoniste de son documentaire. Peu d’hommes sont d’ailleurs présents à l’image et restent à l’état d’évocation ou de figures politico-religieuses lointaines. Pour ne pas mettre en danger ses nièces, Bakhshi a fait le choix, à partir de leur 9 ans, de rogner certains de ses plans pour cacher leurs cheveux, filmés dans un cadre intime. Il se sert également de la technologie pour les flouter, comme lorsqu’il suit celles qui sont maintenant de jeunes femmes, dans les montagnes. Loin de toute menace, elles lâchent leur chevelure au vent. La beauté du geste est là, mais dans les faits, impossible de diffuser une image nette : avec l’outil “brouillard” de son ordinateur, Massoud Bakhshi crée une scène opaque dont il nous montre, complice, les coulisses. Acteur de l’ombre, le réalisateur projette en fait son documentaire à ses nièces adultes, qu’on voit s’observer en silence sur le grand écran déployé, laissant parfois échapper une larme ou un sourire. Le dispositif de mise en abîme (on regarde les actrices du film réagir à leur propre vie) est assez bancal, mais suscite la curiosité. Massoud Bakhshi nous fait suivre à leur rythme cette redécouverte de soi, ce retour à l’enfance, appuyant régulièrement sur pause. 

Tout l’intérêt de voir les jeunes femmes adultes repose dans l’hypothèse de leur futur : musique, politique, révolte… Malgré l’incertitude et les désillusions, le rêve s’accroche. Avec la naissance tardive d’une petite cadette, les sœurs deviennent toutes deux aînées et modèles. Que construire pour ce petit être ? Contre qui et quoi va-t-il falloir continuer à se battre ?

Pour tenter de répondre à ces questions, décidément, le documentaire d’archives est un format particulièrement privilégié par le cinéma iranien. Dans un contexte de durcissement des conditions de tournage et de répression des oppositions, c’est peut-être l’outil le plus puissant dont disposent encore les artistes. Souvent sous forme d’introspection familiale comme on a pu le voir à Cannes en 2026 avec Dans la gueule de l’ogre (Mahsa Karampour) et Rehearsals for a Revolution (Pegah Ahangarani), il est l’occasion de faire le lien entre la petite et la grande histoire. Un pari que réussit joliment à Toutes mes sœurs en rendant un hommage plein de tendresse à l’indépendance et au courage des petites et plus grandes filles d’Iran. 

Audrey Dugast.

Toutes mes sœurs de Massoud Bakhshi. Iran. 2026. En salles le 03/06/26 avec Pyramides Films.