Festival du Film Taïwanais à Paris 2026 – The Photo from 1977 de Phil Tang et Frank Cheng

Posté le 13 avril 2026 par

Le Festival du Film Taïwanais de Paris permettait cette année de découvrir un film grand public sur un sujet historique, à la manière de la mode coréenne des dramas utilisés pour revisiter l’histoire récente du pays. The Photo from 1977 de Phil Tang et Frank Cheng, sous des atours de film nostalgique sur un triangle amoureux dans les années 1970 est aussi l’occasion d’évoquer l’incident de Zhongli, la première révolte démocratique taïwanaise d’ampleur depuis 1940. Sans être un film pleinement militant, cette œuvre est notable en ce qu’elle participe à un mouvement de réappropriation de l’histoire pré-démocratique du pays.

Superficiellement, le film a l’air assez inoffensif, avec un éclairage très télévisuel où tout est clairement visible, sans ténèbres, à la manière d’un drama. La caméra se permet quelques maniérismes, avec des effets de surcadrage de bon aloi, le tout présenté dans avec un léger filtre tendant vers le sépia et des ciels parfois légèrement surexposés pour suggérer la nostalgie. La bande-son est un mélange de tubes des années 70 et de morceaux composés par l’occasion avec des artistes taïwanais connus comme 9m88, Edison Song ou Sunset Rollercoaster ainsi que le groupe indie coréen Huyukoh. Les acteurs principaux sont jeunes et beaux : l’actrice de télévision Moon Lee (aucun rapport avec l’actrice de Hong Kong) incarnant une timide photographe incapable de lire les sinogrammes, embarrassée dans son affection, sur laquelle aucun mot n’a encore été mis, pour son ami d’enfance leader étudiant démocrate et chanteur amateur joué par Edison Song et par l’arrivée d’un beau coréen joué par l’idol Jung Ji-Young, ancien garde du corps du président coréen venu ouvrir un cours de Taekwondo à Taïwan. La question sera de savoir lequel de ces deux garçons finalement aussi timides que flamboyants osera le premier inviter l’héroïne à voir la neige, ce qui est son grand rêve. Bien sûr, ils sont tous les trois adorables, puisque la comédie romantique se doit d’être inoffensive.

Pourtant, ce film, commandé par appel d’offre par le Conseil des affaires Hakka, a été accusé par un député du Kuomintang d’être un exemple de la « guerre cognitive » mené par le Parti Démocrate Progressif contre son parti. Sous sa forme volontairement très lisse, son sujet même suffit à en faire un objet politique. Chaque personnage est complètement fictionnel mais construit à partir d’éléments réels, et les faits restent : à la fin de la journée de vote, deux étudiants sont morts et la station de la police a brûlé. L’héroïne s’exprime majoritairement en hakka et le mépris d’une partie des personnages pour ses difficultés de lecture (les effets de disparition de morceaux de caractères lorsqu’elle lit donne l’impression qu’elle est atteinte d’un trouble non défini) lui accorde le point de vue spécifique sur la situation. De l’autre côté, l’étudiant est politisé, et embrasse la culture taïwanaise via sa musique pour revendiquer la démocratie, comme l’un des étudiants tués par la police, et le coréen est nécessairement pris dans un conflit de loyauté et des interrogations par rapport au pouvoir dans son propre pays (le film fait ouvertement référencer au massacre de Gwangju). Les protagonistes incarnent donc des enjeux clairs pour discuter la situation. Et si la majeure partie du film est consacrée à la bluette, la dernière partie du film s’attache aux événements eux-mêmes, en n’éludant pas une partie de leur violence. Et pourtant, là encore, il s’agit d’un film de réconciliation plus qu’un film de revendication, le père réactionnaire connaissant une rédemption en s’inquiétant pour ses enfants (il renoue même avec sa fille aînée ostracisée pour avoir eu un enfant avec un américain), retrouvant symboliquement l’usage de son œil aveuglé en acceptant de se révolter contre les ordres. L’autre père, policier, agit mal, mais on découvre que c’est avant tout par peur que d’autres autorités, hors champ, continuent l’escalade de la violence avec les conséquences tragiques attendues (lui aussi se réconcilie finalement avec l’image de son fils à la fin du film), et le disciple devenu monstre est rongé par son effondrement moral… Le geste mortel et l’incendie du commissariat eux-mêmes restent hors champ, l’important est davantage la tragédie que d’identifier des coupables.

On peut d’ailleurs s’interroger sur un choix esthétique manifeste dès les premières minutes : la photographie noir est blanc des photos prises à l’intérieur du récit est bien plus belle et marquante que celle du film lui-même, comme pour rediriger le regard vers les images d’archives. De même, le film fait signe à toute une histoire du pays par ses choix musicaux. Le peu d’ambition formelle apparent du film est en fait au cœur de son dispositif : dans le projet initial, ses concepteurs ont décidé que le public jeune avait besoin du biais du drama pour découvrir l’histoire du pays, sans se sentir agressé ou en face d’un cours. La sentimentalité exacerbée de la fin permet de revendiquer le pouvoir des arts pour conserver le souvenir, chacun des deux amants étant devenu un miroir de la lutte nécessaire à obtenir des élections démocratiques. En terme d’œuvre, on est très loin de 1987 When the Day Comes de Jang Joon-Hwan, mais on est devant un film sympathique qui essaie de calmement attirer l’attention sur un passé trop méconnu. Si on pourrait espérer de voir d’autres auteurs s’emparer du sujet avec un regard plus radical, on peut déjà apprécier la prise de risque polémique que représente le projet, alors que des responsables des crimes dénoncés sont encore dans des positions de pouvoir…

Florent Dichy.

The Photo from 1977 de Phil Tang et Frank Cheng. Taiwan. 2025. Projeté au Festival du Film Taïwanais à Paris 2026.