Dans le cadre du Festival du Film Mousson, la réalisatrice Tan Siyou était présente pour présenter son premier long-métrage, le très réussi Amoeba, récit des aventures de quatre jeunes filles qui décident de former un « gang » pour se sentir libres, dans une école très stricte de Singapour, alors qu’elles doivent se préparer aux concours d’entrée au lycée, sous le regard du Merlion, étrange symbole de la cité.

Dans la première séquence du film, dans le noir, vu à travers la vision nocturne du caméscope, et qu’on retrouve une deuxième fois plus tard dans le film, peu de choses arrivent, mais il y a une véritable tension, on comprend qu’il se passe quelque chose entre les deux filles et que quelque chose se joue au niveau du désir. Comment avez-vous travaillé à faire ressentir quelque chose en montrant si peu?
Merci de la question, je suis heureuse que vous ayez ressenti quelque chose. Quand j’ai écrit le script, c’était vraiment important pour moi de commencer avec un fantôme. La première scène était une scène de fantôme, mais au moment du tournage, ça n’a pas été le cas. Il s’agit en réalité d’une autre scène que nous avons tourné de la même manière, que nous avons utilisé à la place. Il y a eu beaucoup de débats sur l’ouverture du film, beaucoup de gens trouvaient qu’il y avait un risque que le public s’attende à un film d’horreur. Mais pour moi, c’était une question de mystère et de désir. Et la première chose qu’on entend dans le film est « Je ne vois rien du tout » : le sujet est les sentiments et ce qui ne peut pas être simplement vu. Je pense que le film, de mon point de vue, parle un peu de cela. J’ai grandi à Singapour, et il y avait une telle pression, de telles attentes, toutes ces choses qu’on ne peut pas voir. On ressent simplement profondément toutes ces pressions et toutes les autocensures. C’est pourquoi je voulais commencer avec ce fantôme et cette sensation de mystère et de désir non dit. Même si, pour être honnête, la majorité des gens m’ont conseillé de ne pas le faire, pour ne pas avoir l’air de faire un film d’horreur. Beaucoup de gens disent que quand on voit cette ouverture, on pense aux films d’horreur d’Asie du sud-est. Mais au fond, est-ce que c’est un problème ? En toute franchise, grandir dans un pays autoritaire, c’est en soi de l’horreur.
En fait, quand on l’a mise en scène, c’est l’actrice qui a filmé la scène. Il n’y avait pas de directeur de la photographie à cause des miroirs et de tous les obstacles ; je voulais leur donner le plus de latitude possible dans la salle. Alors on l’a véritablement travaillé de façon normale. Puis j’ai dit : ok, maintenant vous tournez la scène, nous allons vous laisser seules. Et je crois que ça a créé quelque chose… Il y avait une alchimie très forte entre Choo et Vanessa, si forte, une affinité instantanée… Et je me suis dit que j’allais donner la caméra à Vanessa, je lui ai juste dit : promène-toi, filme là, focalise-toi sur son corps et cherche le fantôme. Nous étions dehors, sans savoir ce qui se passait. Et voilà ce que nous avons obtenu. Quand j’ai vu les images, je me suis dit qu’il s’y passait quelque chose.
Puisque vous évoquez l’alchimie entre ces actrices, je voudrais vous demander comment vous les avez trouvées. Elles sont toutes assez impressionnantes avec une silhouette distincte jusque dans leur démarche, leur façon de se tenir.
Quand mon producteur a donné le feu vert pour lancer la production, j’ai tout de suite réalisé que les acteurs, cette bande de fille, seraient vraiment la clef du film, et qu’elles allaient devoir faire ressentir l’amitié d’un vrai groupe d’amies. Alors on a très vite commencé le casting, 8 ou 9 mois avant les dates prévues pour le tournage. Au départ nous avons eu cette idée folle de sortir dans la rue et de trouver des ados, de les aborder en disant juste : « bonjour, vous voulez jouer dans un film ? » Mais ça n’a pas marché parce que maintenant les ados sont en ligne je pense, pas dans les rues. Et puis, à Singapour, entre 16 et 20 ans, tout le monde ne pense qu’à intégrer une université. Il y a beaucoup d’examens et vos parents ne vous laisseraient pas tourner dans un film. Alors nous avons commencé à chercher des actrices de 20 ans ou plus. Nous en avons trouvé deux au théâtre, Choo et Gina, qui n’avaient jamais tourné un film auparavant. Vanessa et Sophia avaient déjà tourné dans des courts-métrages. On les a réunies et on a fait des tests pour voir comment elles fonctionnaient ensemble. J’ai passé beaucoup de temps avec elles, en groupe mais aussi une par une. Il m’arrivait aussi de cuisiner pour elles et de les inviter à manger, nous allions marcher ensemble, je voulais qu’elles apprennent à se connaître vraiment. Mais nous avons aussi travaillé différemment en solo. Par exemple, Gina ne voulait pas vraiment faire du personnage un miroir d’elle-même, alors que Vanessa utilise beaucoup d’éléments de sa personnalité. Je pense que c’était important de travailler sur la physique de chaque personnage. J’ai donc beaucoup parlé avec chacune, appris à les comprendre, essayé de les mettre en confiance… Pour savoir ce que je pouvais demander à chacune et comment travailler de façon différente en prenant en compte leur individualité.

Pour rester sur la question des personnages, trois d’entre elles utilisent un nom européen mais la dernière utilise un nom chinois. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? Est-ce un facteur social ?
Oui, il s’agit véritablement d’un choix, parce que moi-même je n’ai qu’un nom chinois. Et à Singapour c’est un peu étonnant, parce que les gens ont du mal à le prononcer. On me dit que je fais ma difficile parce que beaucoup de gens qui ont un prénom chinois prennent un nom anglais, parce que tout devient plus simple quand vous utilisez un nom anglais. Et, pour moi, c’est important d’avoir ce personnage qui vient d’une famille sinophone. À Singapour, parce que c’est une ancienne colonie britannique, les anglophones sont associés à une élévation sociale et ceux qui sont sinophones en famille sont regardés de haut. C’est le niveau d’anglais qui sert à déterminer la classe sociale. Pour moi, ça définit le type de famille de Choo et le type de famille de Sophia. C’est pour ça que je tenais à ce que Choo porte un nom chinois. Peut-être que c’est un peu personnel, une conséquence de mon expérience et du sentiment d’infériorité.
À la fin du film, il y a la scène de l’examen sur le Merlion, et finalement c’est elle la plus éloquente. Chacune a un moment vraiment différent, entre celle qui essaie de faire rire, celle qui incarne la perfection scolaire et celle qui essaie de singer cette perfection. Mais c’est celle qui a le nom chinois qui dit ce qu’il y a de plus profond, même si elle est celle que les autres parents voient comme une mauvaise influence. Est-ce que c’est un geste politique ? Ou inspiré par votre expérience ?
Il y a de ça. J’ai fait du documentaire avant de passer à la fiction. Alors j’ai écrit leurs répliques mais au moment du tournage j’ai voulu retrouver une dimension documentaire. Je leur ai dit de d’abord utiliser leur texte puis de faire quelque chose d’autre dans le même esprit. Je voulais qu’elles essayent plusieurs choses pour qu’on ait plus de choix. Je crois que Choo et moi on se comprenait vraiment profondément, dans notre colère contre la société, contre Singapour et tout ce qui l’accompagne. Nous étions vraiment connectées sur ce point. Nous discutions du bouddhisme et de la société, de faire ce que l’on peu, de ce qui nous tient vraiment à cœur, au fond… Je me souviens qu’elle maîtrisait son texte mais qu’elle m’a demandé si elle pouvait dire tout ce qu’elle voulait. Je lui ai répondu que, bien entendu, elle était libre de le faire. Et elle est allée au delà de ce que j’imaginais, avec beaucoup d’émotions. Comme je l’ai dit dans le débat après la séance, je pense que beaucoup de femmes, filles, jeunes femmes mais aussi adultes, comme ma mère, sont aux prises avec une société très patriarcale, personne ne les écoute. Et quand j’ai fait le casting avec les monologues enregistrés, j’avais l’impression que toutes ces jeunes femmes me parlaient à moi, qu’elles voulaient vraiment dire quelque chose sans jamais pouvoir se faire entendre. Cette scène reflète un peu mes observations à ce sujet. Je voulais qu’elle exprime quelque chose, vrai ou non. Dans le cas de Vanessa, elle se cache dans la norme, elle dit quelque chose d’artificiel, mais, dans celui de Choo, je voulais qu’elle dise quelque chose de profondément sincère. En un sens, c’est la fin de la bande. Je ne voulais pas le montrer autrement : je montre seulement l’examen, elles choisissent leur propre destin. Quand j’ai commencé l’écriture, je n’imaginais pas que le film serait aussi politique. Je me disais juste : « oh, quatre filles forment un gang ». Mais plus j’écrivais, plus je prenais conscience de ce que je faisais. Mes amies et moi avons été dans des écoles différentes, nous sommes allées chacune dans une direction propre. C’est alors que j’ai compris que derrière ces choix il y avait beaucoup de prédéterminations… Les parents les contrôlent, le système les contrôle. Et finalement ce ne sont pas totalement nos propres choix, alors qu’on se persuade que si. Je pense qu’à Singapour, votre vie est déterminée par de nombreux facteurs. C’est ce qui m’a permis de me rendre compte que cette histoire était profondément politique.
Est-ce pour cela que vous insistez sur le miroir entre les quatre vertus scolaires et les quatre vertus du gang, dans une école nommée Confucius?
Oui, c’est à cause des écrits de Confucius. Quand j’ai travaillé sur sa pensée, je me suis rendue compte que Confucius, si on y réfléchit, c’est pourri. Il a une énorme influence, je pense que tout les sociétés de l’Est de l’Asie se focalisent sur les valeurs de Confucius. Je ne l’avais jamais remis en question, personne ne le remet jamais en question. Mais quand on regarde réellement ce qu’il dit, c’est terriblement problématique. Il dit que les femmes ne devraient pas aller à l’école, que leur place est de rester à la maison faire des enfants, s’occuper de l’économie domestique. Si votre femme ne vous écoute pas, battez-la. Une femme est supposée obéir à son père, à son mari et même à ses fils. C’est pourri d’être une femme dans ce système, c’est pour ça que j’ai choisi d’en faire des filles de l’école Confucius. Parce que Confucius sert toujours à parler de morale et d’éthique, mais dans quel but ? C’est avant tout un instrument de contrôle, c’est une question de hiérarchie. On garantit la stabilité de la société, mais pour quel gain ? Le capitalisme et ce qui s’en suit ?
Vous détournez le mot en le rapprochant de « confus » pour souligner la rébellion de la bande. Au début du film l’héroïne se voit reprocher que sa jupe est trop courte, en suite on la voit porter une jupe plus longue que toutes les autres, est-ce que c’est le même principe que les délinquantes japonaises ?
Le « Confusing talent show« , oui pour me moquer de Confucius. Et en effet, elle est plus longue, pour jouer avec les limites, pour se rebeller, pour être agaçante. Quand j’étais à l’école on me disait que ma jupe devait être d’une longueur vraiment précise, et ça m’agaçait beaucoup. J’ai donc décidé d’avoir une jupe très longue, parce que ce n’est pas interdit, mais que ça va contre l’esprit des règles. Je ne sais pas, c’est le principe de ces systèmes, il faut trouver des moyens de les contourner… Ça ne leur plaît pas mais il ne peuvent pas utiliser leurs arguments habituels. On me demande d’être décente et je suis décente jusqu’à l’excès. Et je sais que ça les énerve.
De la même façon, on lui demande de ne pas avoir un seul cheveux qui dépasse sur le col et dans beaucoup de scènes de la fin du film, on voit que ses cheveux sont un peu plus longs.
C’est intéressant que vous le voyiez comme ça, parce qu’il y a une dimension autobiographique. Mon premier jour d’école, on m’a mis dans la mauvaise classe, alors le professeur m’a envoyé dans une autre classe en me demandant d’emmener ma table. C’est une scène réelle mais en même temps très bizarre. Alors je l’ai intégrée. Mais quand on a fait le montage, en assemblant l’ouverture sur le fantôme et cette scène à l’école, on a eu l’impression que Choo avait quelque chose d’un fantôme ; elle n’est pas à sa place, elle semble irréelle a traîner sa table à travers l’école. Il y a quelque chose d’étrange là-dedans et j’aime ça. Sans cette impression, elle aurait juste eu l’air en colère. La table est très lourde et elle n’a pas décidé de cette promenade, alors elle la traîne bruyamment, c’est le genre de révolte qu’on peut s’autoriser, ces petites provocations agaçantes qui restent dans le cadre.
Il y a tout un genre dans le cinéma taïwanais qui s’intéresse à l’école et au désir de rebellions de jeunes gens, mais la plupart du temps il s’agit d’un point de vue masculin. Dans votre film, il s’agit d’une école de filles, et, même si la question du désir est présente, ce n’est pas le sujet central du récit, vous vous intéressez davantage à qui sont ces jeunes filles non du côté de leur vie sentimentale mais à dans une approche presque philosophique et sociale. Vouliez-vous consciemment mettre en avant un regard particulier ? Ou est-ce que c’est venu naturellement parce que le film est inspiré de votre expérience ?


Oui, je pense. Dans tous mes films, je ne cherche pas à être contemporaine mais à viser l’universalité. Les portables sont omniprésents mais je n’aime pas la façon dont ils envahissent les films. Et je ne pense pas que la jeunesse doivent être réduite à l’usage des portables. En un sens, c’est aussi un peu mon regard sur Singapour, c’est une ville très moderne, en apparence, avec ses immeubles et sa technologie, mais c’est un lieu très traditionnel. C’est un environnement très conservateur, traditionnel et très patriarcal. Il y a un paradoxe qui oppose la modernité et le rapport au passé. À cet égard, c’est un lieu un peu perturbant, dans une tension paradoxale : moderne mais englué dans son passé. Je voulais qu’on le sente dans le film, en travaillent sur le projet et en parlant à des jeunes, j’ai reconnu les mêmes difficultés que dans mon enfance, parce que notre société n’a pas évolué sur ces points. Ce n’est pas une société très libre, parce qu’elle est très contrôlée, on ne peut pas manifester, les gens ont l’impression d’être sans voix au chapitre. Tout est toujours maîtrisé, hiérarchisé, très patriarcal. On vous dit ce que vous devez faire, afin de continuer à faire de l’argent, à faire tourner la machine capitaliste. Je voulais souligner ces inquiétudes intemporelles, et éviter les clichés sur la jeunesse. Je voulais donner une dimension plus personnelle aux personnages, éviter de m’appesantir sur les amours, les garçons, ces sujets attendus… Quand j’étais avec mes amies, nous ne parlions jamais des garçons, vraiment. Ce qui nous réunissait, c’était de nous retrouver en bande et de faire des choses un peu stupides. On allait chez une amie et on partait à l’aventure, on vivait notre vie. Ce n’est pas parce que ce sont des filles qu’elles ne rêvent que de romance.

Vos courts-métrages parlaient déjà de la jeunesse. Pour votre prochain projet, voulez-vous continuer sur cette lancée ? Ou avez-vous d’autres idées ?
Je ne sais pas encore, je n’ai rien écrit pour l’instant, je pense que je vais progresser un peu dans l’âge des personnages, fin de l’adolescence ou peut-être l’université. C’est sans doute un reflet de ma propre évolution en tant que personne, il me faut du temps pour analyser mes expériences et ce qui fait de moi qui je suis, pour apprendre et désapprendre des choses. C’est peut-être que je me sens prête à évoquer une autre partie de moi-même.
Pourriez-vous imaginer une suite à ce film dans quelques années, pour explorer ce que chacune des héroïnes est devenue des années après, à la manière de ce que fait Cédric Klapish qui revisite ses personnages tous les dix ans ? Comme vous indiquiez que vos personnages commençaient à définir leur propre voie à la fin du film et qu’après la projection vous étiez intéressée par la proposition d’un spectateur que Choo devienne une réalisatrice, je me demandais si vous aviez réfléchi à ce qu’elle pourraient devenir, surtout avec l’impression de semi-trahison du groupe.
C’est intéressant, je n’y avais pas pensé, mais je pourrais imaginer faire ça. Ça pourrait être intéressant parce que je pense que les quatre actrices sont vraiment devenues des amies, elles ont une bonne alchimie, et elles aimes se retrouver pour travailler ensemble. Ça pourrait être intéressant de voir leur évolution. Elles sont très différentes, même dans leurs approches, mais aussi très liées, ça pourrait marcher. Je vais leur en parler.
Est-ce qu’il y a quelque chose que vous voulez ajouter pour conclure, un sujet que nous n’avons pas abordé ?
Non, je pense que nous avons fait un peu le tour, j’aurais juste aimé répondre mieux à votre question sur l’ouverture du film. Quand on a fait le montage et que j’ai vu la séquence, je me suis dit que c’était l’ouverture, mais je ne saurais dire pourquoi. Le film, pour moi, c’est aussi cette relation entre Vanessa et Choo, leur affinité mystérieuse. C’est aussi le cas dans la vie, on ne sait pas se qui nous connecte plus à une personne qu’une autre. Quel est ce frisson ? C’est très mystérieux pour moi, comme le fantôme. Toutes ces impressions étranges qu’on ne peut pas expliquer mais qu’on ressent. On les vit mais on ne peut pas les expliquer ni les voir. Ce qu’on sent sans le voir, pour moi c’est ça l’ouverture du film. J’espère que c’est à peu près clair.
Interview menée et traduite par Florent Dichy à Paris le 22/02/2026.
Amoeba de Tan Siyou. Singapour. Projeté au Festival du Film Mousson 2026.




Suivre



