BLACK MOVIE 2026 – Songs of Forgotten Trees de Anuparna Roy 

Posté le 23 janvier 2026 par

Produit par Anurag Kashyap, le premier film de la réalisatrice Anuparna Roy suit deux jeunes femmes colocataires à Mumbai, aux vies diamétralement opposées.  Un huis-clos poétique, qui souffre de ses effets trop appuyés, mais qui a le mérite d’offrir un portrait rare de l’amour entre deux femmes indiennes. Songs of Forgotten Trees a remporté le prix de la mise en scène dans la section Orizzonti à la Mostra de Venise, et est projeté cette semaine au Black Movie Festival.

songs of forgotten trees

Aspirante actrice, Thooya (Naaz Shaikh) alterne entre cours et auditions le jour, et prostitution la nuit. Logeant dans un immeuble blanc et impersonnel comme il en existe des milliers à Mumbai, elle accueille une nouvelle colocataire, Swetha (Sumi Baghel), fraîchement arrivée en ville et employée par un call-center. D’abord choquée, puis fascinée, Swetha se rapproche de Thooya. Entre les deux jeunes femmes, la camaraderie, la jalousie et l’incompréhension s’emmêlent au fil des jours. 

Songs of Forgotten Trees est le premier film d’Anuparna Roy, nouvelle étoile féminine montante du cinéma indien, aux côtés de Payal Kapadia, Shuchi Talati ou encore Sandhya Suri. Également scénariste, la réalisatrice a, comme ses compatriotes, décidé d’axer son récit sur les femmes, leurs quotidiens, leurs désirs, et leurs dilemmes moraux. Il est d’ailleurs étonnant de noter que tous les premiers longs-métrages de fiction de ces réalisatrices partagent un même point commun central : chaque histoire est construite autour d’un duo féminin. Une mère et sa fille dans Girls Will Be Girls de Talati, une policière et sa supérieure dans Santosh de Suri, et deux colocataires dans All We Imagine As Light de Kapadia et dans Songs of Forgotten Trees de Roy.  

Les parallèles entre ces deux dernières œuvres sont particulièrement tentants, mais chaque film semble plutôt se répondre que se ressembler. Chez Kapadia, Mumbai est un personnage omniprésent et extensivement filmé, tandis que chez Roy, la ville se résume à un café, un immeuble, quelques routes et des taxis. On sort peu du huis-clos de l’appartement, Mumbai est un bruit de fond, un poids invisible. La relation qu’entretiennent les deux colocataires prend également des chemins différents. Si c’est la force et les difficultés de l’amitié qui sont célébrées dans All We Imagine As Light, c’est l’amour naissant et le désir d’une femme pour une autre qui rythment Songs of Forgotten Trees. On peut ici établir un autre parallèle, cette fois avec Santosh, qui explorait justement la question de ce désir, mais sans en faire son sujet principal. 

La mise en scène de l’amour lesbien n’est pas nouveau dans le cinéma d’auteur indien. En 1996, Fire de Deepa Mehta s’attaquait déjà à cet immense tabou jamais porté aussi frontalement à l’écran. Plus récemment, Margarita with a Straw (Shonali Bose, 2014) dressait le portrait singulier de jeunes lesbiennes handicapées. Il a toutefois fallu attendre 2019 pour que Bollywood s’empare de la question, avec le plaisant Ek Ladki Ko Dekha Toh Aisa Laga, de Shelly Chopra. Dans Songs of Forgotten Trees, Anuparna Roy aborde le désir féminin par détours, par projections. La tendresse s’exprime par gestes, comptines et rires. Intelligemment pensés, les deux personnages principaux sortent des représentations classiques. Swetha refoule ainsi ses émotions et cherche un mari pour répondre aux attentes de la société, mais elle ne cache pas sa jalousie et devient possessive avec Thooya, jusqu’à en devenir cruelle. Thooya, elle, ne cache pas son amour persistant pour une amie d’enfance, et cherche désespérément un peu de compréhension et de réconfort. Lumineuse, l’actrice Naaz Shaikh est une véritable révélation dans ce rôle sensible et torturé. 

Le long-métrage s’appesantit néanmoins d’effets certes visuellement très beaux, mais à la longue trop scolaires, ce qui nuit à la sincérité brute du scénario. Faiblesse propre à de nombreux premiers films, cette accumulation de plans trop réfléchis et arty gêne la narration et donne parfois l’impression d’une démonstration, ce qui sort partiellement le spectateur du récit et ne permet pas d’aller au-delà de la surface des personnages. 

Songs of Forgotten Trees reste somme toute un film agréable à regarder, mais dont on aurait aimé tirer un peu plus de substance. En choisissant des thèmes forts et plutôt bien traités pour sa première réalisation, Anuparna Roy s’inscrit dans la liste des réalisatrices indiennes prometteuses, dont on attend à présent une plus grande liberté formelle.  

Audrey Dugast.

Songs of Forgotten Trees de Anuparna Roy. Inde. 2025. Projeté au Black Movie 2026.