FFCP 2026 – Journey There de Kim Jin-yu

Posté le 6 novembre 2026 par

Lauréat du prix du public de ce 21e FFCP, Journey There est le deuxième long métrage de Kim Jin-yu. C’est un film étonnement solaire sur un sujet de drame, mêlant rapport à l’âge et au handicap, quête des origines et recomposition d’une famille choisie.

Une femme âgée déménage dans un appartement, mais quand vient le moment d’apporter le piano, on lui annonce qu’il va falloir couper un arbre pour le faire entrer. Surgi de nulle part, un inconnu commence à expliquer que dans son appartement, il a un endroit parfait pour accueillir l’instrument. Cette rencontre étrange va pousser Chun-hee, la vieille dame, à se rapprocher de ce voisin, Min-ju, excentrique chef d’orchestre allemand à la recherche de sa mère biologique coréenne. Bientôt, ils se voient rejoints par Sung-chan, un jeune prodige auquel Min-ju apprend le piano, et petit à petit tous les trois commencent à ressembler à une famille. Le film s’ouvre et se referme sur une voix masculine, qu’on devine bientôt être celle de Min-ju, qui lit une lettre posthume de Chun-hee, pour rappeler que le moment de grâce que présente le film n’est pas éternel, d’autant plus que l’on apprend vite que Chun-hee et son mari avaient décidé de mourir ensemble, avant que la maladie ne les sépare. Le film parle du deuil, des inquiétudes de la vieillesse et de la fin de vie de façon toujours souriante, sans pathos ni misérabilisme, en plaçant au centre le très sympathique personnage de Chun-hee (la souriante Kim Hye-ok) et l’excessivement charmant Min-ju (joué par l’américain Justin Hong-Kee Min).

Le film présente des personnages aux douleurs discrètes, préférant partager des moments de joie, pudiques dans leurs troubles autant qu’honnêtes dans leurs affections. On pourrait presque dire que pendant une bonne partie du film, le récit est sans conflit, ou presque. Certains accrocs qui pourraient être dramatiques (la disparition du chien, le moment ou Sung-chan renonce au piano, l’alcoolisme de Min-ju, la difficulté à pouvoir nettoyer la voiture du mari mort, la résolution de la quête de la mère…) mais les personnages les dépassent grâce à leur solidarité. On voit que le réalisateur y a mis une vraie part de lui-même (financièrement, il a pris des risques pour le film, mais il a aussi intégré la thématique de la surdité, alors qu’il avait dédié son premier long métrage et court métrage à ce sujet qui le concerne directement puisque ses parents sont eux-mêmes sourds). Dans le film, la mort est présentée comme la victoire de l’accumulation de la poussière, symbole de la négation du mouvement, et le ménage comme moyen de faire revenir les souvenirs enfuis. Le film présente aussi une belle photographie, particulièrement intéressée aux colorations de la lumière, et bien sûr un vrai travail sonore (logiquement, vu ce qui rapproche les personnages, avec un moment de triomphe quand l’orchestre reprend le morceau du compositeur sourd). Dans l’ensemble, c’est un film profondément sympathique qu’on pourrait même avoir peur de trouver un peu lisse, s’il n’y avait pas un sous-texte qui finit par irriguer la fin du film.

Alors que pendant tout le récit, ce qui fait en le charme est sa chaleur et sa force vitale, la volonté de disparaître de l’héroïne ne s’en va jamais vraiment (l’épisode du chien en est en un sens un avertissement). Et l’idée du réalisateur est bien de parler de la mort assistée, que l’héroïne choisit pour ne jamais devenir un poids pour ses proches, et pour refuser les conséquences physiques et mentales du vieillissement. Cette question de la place que peuvent occuper les personnes âgées, et leur effacement des regards, est en effet un véritable problème en Corée ; cependant, le choix d’une actrice de moins de 70 ans, incarnant un personnage tellement sympathique, dans un moment de son existence où elle réapprend à être heureuse, entourée de gens qui l’aiment sincèrement, donne une impression vraiment étrange. Dans tout le film, on l’a vue être un ciment permettant à une nouvelle famille de se composer, et non un poids pour autrui. Le refus de tout misérabilisme ne nous l’a présentée que comme une figure solaire. À aucun moment, on a l’impression que la maladie ou la vieillesse ne sont un tel poids qu’il faudrait absolument s’en débarrasser le plus vite possible, malgré son deuil profond, et le montage de ses dernières semaines nous la présentent encore pleine d’élan vital. Dans l’idée du double suicide avec l’être aimé, fût-ce parce qu’il est malade, il y a quelque chose de romanesque. Dans l’idée de l’euthanasie pour mettre fin aux souffrances, cela relève du tragique. Dans l’idée de mourir pour ne pas encombrer ses proches, il y a quelque chose de vertigineux, qui détonne avec le reste du film, tendre et profondément chaleureux.

Du point de vue du mélodrame et de la narration, la disparition fait sens, l’accent étant mis sur la question de la transmission et l’acceptation du fait que l’on doive tous mourir (le titre coréen 흐르는 여정 contient une ambiguïté, si le nom défini bien le voyage, l’adjectif suggère à la fois de se laisser porter et le passage du temps), mais du point de vue de la construction des personnage, ce choix du récit provoque une profonde amertume, au milieu de sa profonde gentillesse. Il n’en reste pas moins un film de très bonne facture, avec une succession de très jolies scènes et des personnages vraiment attachants. Assez vite, le long métrage souligne que les noms de deux personnages font référence au soleil et à la lune, et à leur image le film est finalement aussi joyeux que porté par une profonde tristesse souterraine. Si le choix du personnage ne peut que susciter le débat, tout ce qui l’entoure contribue à comprendre le choix du public du FFCP de récompenser cette œuvre atypique et souvent touchante.

Florent Dichy.

Florent Dichy.

Journey There de Kim Jin-yu. Corée du Sud. 2025. Projeté au FFCP 2026.