Après un passage très remarqué à Cannes cette année où il reçut l’honneur de figurer en compétition officielle, avec des retours dithyrambiques, Hope de Na Hong-jin arrive dans les salles obscures françaises. Un film qui, malgré des bandes-annonces un peu trop démonstratives, laissait présager un film de monstre assez prometteur. Le résultat, il faut l’avouer, dépasse toutes les attentes et offre une expérience cinématographique sans commune mesure.
Dans la petite ville de Hope en Corée du Sud, le policier Beom-seok est contacté par des chasseurs du coin : le corps d’une vache atrocement mutilé a été retrouvé. D’abord sceptique, il décide de retourner en ville pour éclaircir ce mystère. Mais il va découvrir que Hope est déjà en proie au Chaos, complètement anéantie et ses habitants massacrés par un gigantesque monstre. Avec l’aide de sa collègue Sung-ae et des chasseurs, il va se lancer à la poursuite du monstre, mais la situation va rapidement dégénérer.
À la lecture de ce résumé et après avoir parcouru la filmographie de son réalisateur, on peut légitimement se demander comment un cinéaste comme Na Hong-jin, dont les précédents longs-métrages baignaient dans un climat social on ne peut plus réaliste et nihiliste, a pu se lancer dans un tel projet. Le réalisateur coréen a beau avoir exploré les côtés sombres de l’Homme dans les deux diamants noirs que sont The Chaser et The Murderer, son dernier long-métrage The Strangers basculait insidieusement vers le fantastique et l’épouvante, faisant dériver un thriller ésotérique sur des chemins avec vue sur l’enfer. Et quelque part, Hope est un prolongement thématique du concept de contamination du réel et du tangible par le mal et la monstruosité. Mais là où The Strangers laissait le mal infuser pour provoquer le malaise sur le long terme, Hope ne s’embarrasse pas de détails et à l’image de son héroïne policière, fonce pied au plancher vers le fantastique, le tout saupoudré de comédie et de critique sociale.

La première scène du film donne tout de suite le ton, avec un policier assez peu amène qui découvre avec horreur le cadavre d’une vache, que les chasseurs du coin, clairement montrés comme des personnes moyennement réfléchies, ont trouvé sur une route. S’ensuit une scène de dialogue oscillant entre le drame et la comédie, et qui va amener l’agent de police à pousser un peu plus loin son investigation. Pour les connaisseurs du cinéma de Na Hong- jin, il y a de quoi être surpris, on rit plus en 10 minutes de film ici que dans toute l’intégralité de ses précédents longs-métrages. Par instant, on pense même à un autre cinéaste coréen, Bong Joon-ho, qui manie lui aussi avec talent le mélange des genres (de la comédie dans du drame, ou inversement, d’ailleurs). Mais le récit commence à rapidement prendre de la vitesse lorsque le policier arrive en ville et découvre l’horreur absolue, dans une séquence de près d’une heure, une introduction au sein de laquelle Na Hong-jin va littéralement en mettre plein les yeux et les oreilles du spectateur. C’est simple, en matière de grand spectacle, c’est du jamais vu depuis une éternité au cinéma.
Épousant le point de vue de son personnage principal, le spectateur découvre progressivement l’effroyable fléau monstrueux qui s’est abattu sur la ville, petit port de pêche dont presque la totalité des habitants s’est faite massacrer. On devine qu’une force énorme est à l’œuvre et, d’ailleurs, le metteur en scène ne se prive pas pour la montrer assez rapidement, car ce qu’il l’intéresse, c’est filmer le chaos, l’inévitable confrontation entre le policier et le monstre. Na Hong-jin connaît la grammaire et le langage du cinéma, sait qu’il ne suffit pas de montrer des monstres en gros plan pour être efficace et qu’il faut garder un pied dans le réel pour avoir de l’impact sur son spectateur. Pas d’excès pyrotechniques improbables ici, mais une quantité invraisemblable d’idées de mise en scène qui marquent la rétine (comme le fait remarquer la policière, le monstre a tendance à beaucoup trop projeter de voitures sur ses poursuivants). Au fur et à mesure, on finit par se rendre compte que la finalement si calme introduction avec la vache n’était que la lente montée des montagnes russes avant le roller coaster d’action qui s’ensuit. On ne racontera rien de ce qu’il se passe durant cette heure absolument jubilatoire en matière de cinéma et de grand spectacle, mais Na Hong-jin se fait plaisir et fait plaisir, surtout, au spectateur, entre envolées gores, scènes d’action improbables et inconisation d’une policière qui débarque en plein champ de bataille.

Ceci étant, le film dure près de 2h30, et on se demande, après une introduction dont le contenu équivaudrait partout ailleurs à un climax, qu’est ce que le récit va avoir à proposer.
L’introduction, toute explosive qu’elle soit, remplit cependant son contrat puisque tous les éléments qui y sont présentés vont être développés, et le script ne prendra jamais de chemin vicinal narratif superflu. Le propos reste simple : les policiers enquêtent pour savoir d’où sortent ces monstres pendant que les chasseurs, pas plus avancés mais plus proactifs, décident d’aller à la force des fusils dans les bois pour eux aussi débusquer la créature. Le film ne prend jamais le risque de perdre son spectateur, partant du principe que celui-ci s’identifie aux policiers et aux chasseurs, vierges de toute information superflue, même quand le récit bascule dans la science-fiction pur jus. Pendant un temps, le film reprend son souffle et ses esprits, laissant de côté les explosions pour des séquences plus posées (l’autopsie du monstre) et légères. D’ailleurs, on remarquera que c’est dans ce genre de scène la vision pessimiste et désabusée que peut avoir Na Hong-jin de l’Homme réapparaît. En effet, au détour d’une scène d’interrogatoire et d’autopsie, le policier finit par comprendre l’origine même du chaos et de la mort de tous les habitants, où comment l’acte irréfléchi d’un individu égoïste et bête a conduit à la destruction totale d’une ville.
Si le calme apparent de ces séquences servent à reprendre son souffle après le maelström visuel et sensoriel qui a précédé, elles n’en demeurent pas moins une pause méritée avant que le film ne reparte de plus belle pour la deuxième partie du film qui va aller encore plus loin à tous les niveaux.

Jongler scénaristiquement parlant avec plusieurs genres est un exercice compliqué, d’aucun diront sacrément casse-gueule, puisque le risque de saborder au final tous les genres impliqués est presque inévitable. Pourtant, Hope arrive miraculeusement à s’atteler à la tâche avec succès, puisqu’au film de monstre (avec de vrais morceaux de comédie) inaugural, viennent se greffer le film d’extraterrestre, le survival, sans oublier le space opera et même le film de cowboy avec de vraies poursuites à cheval. Certes, le film en offre peut-être trop et ne développe pas toujours toutes ses idées sur le long terme, mais cette générosité thématique est emballée avec une telle énergie dans la mise en scène et l’envie d’en donner toujours plus qu’on ne peut que s’incliner. On assiste dans ce climax à une poursuite improbable où se mêlent tir au lance-roquette, courses à cheval contre aliens et explosions de vaisseau spatial, le tout avec une mise en scène qui frôle toujours la limite de ce qu’il est techniquement possible de filmer, sans jamais sombrer dans le ridicule tout en restant incroyablement spectaculaire. C’est ça, Hope. Un film qui ose absolument tout, un long-métrage qui enchaîne les idées et les séquences toutes plus folles les unes que les autres, mais qui le fait avec tellement d’aplomb, de maîtrise et de sérieux dans l’exécution qu’on ne peut que se laisser embarquer sans retenue.
On pourra toujours trouver à redire sur la conclusion du film qui semble donner l’impression de créer un fil narratif frustrant et qui pourrait appeler à une suite clairement orientée SF, mais l’échange final entre deux créatures n’est finalement que l’aboutissement d’un univers (celui de Hope) somme toute assez cohérent et se suffisant largement à lui-même.
Na Hong-jin revient sur le devant de la scène avec un film généreux, osé, imprévisible et ultra-jouissif, un grand film que l’on attendait pas et qui sans prévenir s’avère être une vraie merveille de cinéma de divertissement, aussi spectaculaire que virtuose dans sa mise en scène.
Romain Leclercq.
Hope de Na Hong-jin. Corée-du-Sud. 2026. En salles le 28/10/2026.




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