NETFLIX – Possible Love de Lee Chang-dong

Posté le 5 novembre 2026 par

Après Venise et le Festival Lumière, quelques rarissimes séances en salles du très attendu Possible Love de Lee Chang-dong ont eu lieu en France, en avant-première de sa sortie sur Netflix. Nous avons eu la chance de le découvrir dans le cadre du Festival du Film Coréen à Paris.

Mi-ok et Ho-seok forment un couple d’ouvriers, avec un petit garçon. Lui se mure dans le mutisme et l’alcool depuis son licenciement houleux, elle se veut d’un naturel optimiste. Lors d’un enterrement, ils croisent la route de Ye-ji, une réalisatrice de cinéma indépendant en plein tournage d’un documentaire sur les effets de la restructuration dans le milieu ouvrier. Ye-ji est mariée à Sang-woo, un riche rentier qui soutient son épouse dans ses projets de réalisation, jusque dans la logistique. Mi-ok accepte de devenir le sujet de ce film et se livre à Ye-ji ; toutes deux deviennent amies. Lorsque Ye-ji commencent à vouloir en savoir plus sur le vécu de Ho-seok, désirs et réminiscence d’une violence sourde font surface dans ce quatuor de personnages.

L’histoire est désormais triste mais célèbre : de grands réalisateurs dans le monde ne parviennent plus à faire financer leurs œuvres par la voie classique des studios ; c’est alors qu’une plateforme met l’argent sur la table pour que le film puisse naître, au prix d’un visionnage presque exclusivement en streaming pour les spectateurs. C’est ce qui est arrivé à Lee Chang-dong, réalisateur de six longs-métrages tous révérés par les cinéphiles du monde entier, et qui en pleine turbulence du système de production coréen, n’a pu qu’accepter l’offre de Netflix pour que vive Possible Love, l’un des plus beaux et subtils films de l’année 2026. Huit ans après l’inoubliable Burning, Palme d’or manquée pour beaucoup, le cinéaste coréen réaffirme son importance dans le cinéma mondial, à travers un long-métrage de pas loin de trois heures savamment construit, profondément politique et tout-à-fait humain.

Possible Love dispose ses pièces le long de la première heure de film. On y voit Ho-seok (Seol Kyeong-gu, inoubliable personnage principal de Peppermint Candy de Lee Chang-dong) en personne en proie à un grave trouble intérieur. Il a tendance à boire trop – en tout cas, c’est que dit sa femme, nous en sommes au moment où il se contrôle comme il le lui a promis – et très vite, on comprend qu’il existe quelque chose par-delà son statut de chômeur qui provoque cette immense détresse qu’on lit dans son regard triste et ses traits tirés. Pour contrebalancer, Mi-ok (Jeon Do-yeon, l’héroïne de Secret Sunshine, toujours de Lee Chang-dong) tire ce petit groupe de trois individus vers le haut du mieux qu’elle peut, en souriant et en prenant, en fin de compte, le relai de son mari dans les interactions sociales de sa famille.

Quand Ye-ji débarque dans leur vie pour réaliser ce film documentaire, Lee Chang-dong jette alors un regard sur ce cinéma à portée sociale. Ye-ji est jouée par Cho Yeo-jeong, la remarquable mère de la famille bourgeoise de Parasite, ce qui n’est pas un choix anodin de la part de Lee. En effet, Ye-ji a tout de la « bourgeoise bienveillante ». Souvenons-nous d’un commentaire prononcé à l’égard de son personnage dans Parasite, qui évoque sa gentillesse vis-à-vis de sa situation aisée, car il est « facile » d’être bienveillant lorsque l’on en a les moyens. C’est tout le sujet concernant le personnage de Ye-ji, souriant, chaleureux, qui vend son projet de film comme un authentique geste d’empathie à l’égard de ces populations mises à mal par un capitalisme managérial violent – et sa gentillesse, elle est réelle, au moins au premier degré de lecture de la situation. Mais elle se heurte à un réflexe de classe : bien que son film ne soit pas destiné à produire de l’argent (cela ressemble fort, même si cela n’est jamais dit comme tel, à un divertissement pour elle), saisir le drame profond de ses sujets devient tout l’intérêt du projet. Derrière l’absence d’enjeux intéressés, il en demeure un dont elle ne peut se départir : le voyeurisme. Il n’aura pas échappé à nombre de spectateurs que des films, documentaires ou fictionnels mais d’avantages documentaires, s’intéressant aux classes ouvrières ou populaires font légion dans le circuit du cinéma indépendant, et Lee Chang-dong pose la question d’où s’arrête la documentation sociologique et où commence la recherche de sensationnalisme à destination d’un public qui lui n’est pas dans le besoin. Lee Chang-dong lui-même ne semble pas s’exclure de cette équation, tant la filiation de ses films avec ce genre ne peut pas être masquée.

Ainsi, le film fonctionne un long moment sur une articulation entre ces trois personnages, jusqu’à la prise d’importance de Sang-woo (Jo In-sung) dans le récit, qui vient densifier sévèrement la description des rapports de classe. Sous couvert d’affabilité et de soutien aimant envers son épouse, il ne peut cacher son statut de prédateur. Vivant de ses rentes (il est propriétaire d’une grosse entreprise qu’il a hérité de son père, et en délègue la gestion), « s’amusant » avec des « coups » dans la finance et l’immobilier, le profil de ce personnage rappelle qu’une prédation peut en entraîner une autre. Nous pourrions évoquer aussi les quelques autres protagonistes gravitant autour de ce récit à quatre : le fils du couple, peu bavard mais dont le regard semble tout enregistrer des violences silencieuses auxquelles il assiste ; le domestique de Sang-woo, lui ne parlant à aucun moment mais arborant un sourire béat, et qui se lie d’amitié avec le garçon en toile de fond… Lee Chang-dong et Oh Jung-mi, tous deux au scénario, livrent un récit d’une infinie subtilité, où aucun élément n’apparaît avec de gros sabots tout en étant systématiquement clairs sur les enjeux. Pour cela, ils s’appuient sur la qualité du jeu des comédiens, qui offrent une prestation magistrale, en particulier Jeon Do-yeon qui a la lourde charge de laisser s’échapper des faisceaux de lumière par son sourire optimiste tout en prenant part à cette configuration sociale malade, quasi-tragique.

Le titre du film renvoie aux désirs cachés des personnages, sexuels ou romantiques en plus de leur statut social, un amour des possibles qui se heurte en réalité à un mur infranchissable, et qui trouve son incarnation dans une scène de plage où, sans coups réels ni mots, se déploie une violence psychologique et philosophique immense ; l’une des scènes les plus importantes du film et qui achève d’en faire une oeuvre majeure de ces dernières années. Lee Chang-dong, en plus de livrer des productions écrites si finement, rappelle qu’il est l’un des maître actuels de la mise en scène dans le monde.

Maxime Bauer.

Possible Love de Lee Chang-dong. Corée du Sud. 2026. Projeté au FFCP 2026, disponible le 11/11/2026 sur Netflix.