En 1986, juste avant sa pause de trois ans pour se consacrer à la production, Tsui Hark réalise l’un de ses films les plus réjouissants avec Peking Opera Blues, que Metropolitan Films et HK Vidéo proposent cette semaine de retrouver en salle. C’est un film qui célèbre à la fois les actrices et les arts du spectacle dans une très dynamique histoire d’espionnage mêlant tous les types de travestissements, l’action et la comédie à un moment clef de l’histoire chinoise.
En 1913, la fille d’un seigneur de guerre, travestie en homme, est prise dans un dilemme qui oppose sa fidélité à son père et son patriotisme. Les hasards vont lui faire rencontrer une musicienne cupide et la fille du chef d’une troupe de théâtre, qui rêve de devenir actrice malgré le refus de son père de la laisser jouer. Toutes les trois vont se retrouver prises dans un mélange de complots et de rébellions. On sait que lors de l’élaboration du Syndicat du crime, Tsui Hark rêvait de raconter l’histoire de trois femmes. Deux mois après la sortie du film de John Woo, ce n’est sans doute pas un hasard qu’il propose ce film, porté par un incroyable trio d’actrices, Brigitte Lin, au sommet de son androgynie, Cherie Chung dans l’un de ses rôles les plus complexes, et Sally Yeh, la future aveugle de The Killer et chanteuse de la chanson féminine d’Histoires de fantômes chinois. Le titre anglais du film semble répondre à celui de Shanghai Blues (où on retrouvait déjà Sally Yeh, deux ans auparavant), alors que le titre chinois revendique la place et l’identité des protagonistes : 刀馬旦, l’actrice d’héroïnes chevaleresques (littéralement le rôle de femme à cheval armée d’une lame). Dès les premiers instants, on est accueilli par le rire d’un acteur grimé, qui servira aussi à clôturer le film, pour installer le thème du masque et du travestissement, décliné tout au long du générique, véritable moment de fétichisation musical des accessoires de l’opéra de Pékin. Et de fait, nous découvriront très vite les trois actrices dans leurs costumes de scène, Cherie Chung en musicienne séductrice, essayant de soutirer de l’argent aux puissants, Brigitte Lin en jeune homme et Sally Yeh en costume d’opéra, réaffirmant ce plaisir du travestissement. Assez vite, on introduit aussi la thématique de la mise en abyme avec les rôles féminins octroyés à des hommes, la concupiscence des spectateurs en pleine confusion des genres et les jeux de quiproquo. Comme il vous plaira de Shakespeare est un intertexte évident, et le film embrasse pleinement sa morale baroque qui voit dans le monde entier un théâtre.

Et il est assez évident que Tsui Hark aime passionnément ce monde théâtral, à tel point que tout est contaminé. Kenneth Tsang dans le rôle du père de Brigitte Lin portent clairement des attributs capillaires empruntés, les objets se confondent pour mêler par hasard les intrigues, l’action déborde volontiers de la scène aux coulisses et au parterre du théâtre, et un corps humain peut finir changer en marionnette. Ce qui impressionne est également l’énergie déployée : en moins de deux heures, Tsui Hark nous promène de la farce, avec un comique très physique et visuel, au film d’aventure, merveilleusement chorégraphié par Ching Siu-tung, en passant par le drame et la romance, le tout teinté de subvertissement sur la question des genres et des travestissements qui induit un sous texte proto-LGBT que Brigitte Lin continuera à faire sien dans le deuxième Swordsman ou Les Cendres du temps. Il y a de vrais enjeux dramatiques, mais ce qui porte toujours le film est la joie de la surprise du costume, du rôle que l’on joue, de l’interférence d’un récit avec un autre. À un moment où la Chine est supposée choisir une direction pour son avenir, avec l’instauration de la République, ce sont les traditions artistiques qui sont présentées comme antidote à la corruption.

Avant sa pause provisoire (et plus ou moins respectée) du monde de la mise en scène, Tsui Hark réalise avec Peking Opera Blues une démonstration virtuose de son art, mêlant l’histoire de sa culture avec une folie baroque et une volonté d’exploiter et de célébrer tous les potentiels du cinéma. On reproche parfois au cinéaste son rapport un peu léger à la narration, mais ici, les différentes intrigues s’imbriquent gracieusement, le récit et ses jeux formels sont en parfaite adéquation. La musique de James Wong est particulièrement présente, et contribue à l’identité et à la réussite du film. À l’image, Hang Sang Poon propose un travail élégant qui semble par moment préfigurer son travail d’Histoires de fantômes chinois ou de Center Stage, alors qu’au montage, David Wu sait se mettre au service du rythme et du cinétisme, comme dans son travail avec Woo. C’est vraiment l’une des plus belles réussites du cinéma de la Film Workshop, qui vaut vraiment d’être redécouverte, qui plus est sur grand écran, dans une belle restauration.

Florent Dichy.
Peking Opera Blues de Tsui Hark. Hong Kong. 1986. En salles le 21/10/2026.




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