C’est l’un des films événements de ce NIFFF : Deadline de Kiwi Chow est une œuvre auréolée de scandales avant même d’atteindre les écrans. Interdit de tournage puis de diffusion à Hong Kong et filmé à Taïwan, il s’agit d’une dystopie sur la course à la réussite scolaire et l’aliénation qu’elle produit.
Un jour, peu de temps avant les examens d’entrée à l’université, un lycée d’élite voit pleuvoir des centaines d’exemplaires d’une lettre de suicide (c’est ce que signifie le titre chinois :自殺通告) prophétisant la mort d’un élève si rien ne change d’ici les épreuves. Dans le même temps, l’informatisation du système des examens semble rendre impossible tout aménagement, alors que progressivement les fêlures de l’institution et les blessures des élèves modèles se font jours. Plus la fameuse date limite (deadline) du titre approche, plus la tragédie semble inévitable. Il n’est pas anodin de rappeler qui est le réalisateur : remarqué pour son segment choc dans Ten Years, Kiwi Chow est depuis devenu le réalisateur du très médiatisé Revolution of our Times sur la répression policière des manifestations hongkongaises de 2019 et 2020, ce qui a tout de suite poussé à s’interroger sur la suite de sa carrière. En 2023 il avait encore pu tourner une comédie romantique à Hong Kong, mais, pour Deadline, il s’est retrouvé à la fois dans l’impossibilité de tourner dans un lycée local mais aussi complètement retoqué par le comité de censure, le film étant accusé de mettre en danger la sécurité nationale par son contenu. Le film a tout de même été réalisé, avec Anthony Wong en tête d’affiche, même s’il ne sera pas diffusé dans la patrie de l’acteur et du réalisateur, et c’est l’un des thrillers scolaires les plus réussis de ces dernières années.

Le film joue intelligemment sur le mystère à élucider pour permettre de développer les personnages au fur et à mesure qu’on s’intéresse, ou pas (c’est d’ailleurs un des enjeux des événements qui se déroulent sous nos yeux), à certains d’eux. Anthony Wong campe avec sobriété et profondeur le proviseur, personnage complexe qui croit sincèrement à la méritocratie qui lui a permis de devenir qui il est alors qu’il voit son rêve se changer en cauchemar ; Allison Lin incarne une enseignante confrontée à ses propres contradictions, rouage de ce système scolaire mais désireuse d’y soustraire sa fille, tout en essayant d’agir le plus honnêtement possible avec ses élèves ; et le toujours excellent Huang Di-yang joue un enseignant complexé dont les failles finissent par s’étendre sur ceux qui l’entourent. Côté étudiant, le film est porté par le regard hanté de Mimi Shao, qui semble porter en elle toute l’aliénation du système compétitif du pays, Jimmy Liu présente un élève orphelin qui se rebelle contre le système et sert souvent de personnage point de vue, Bai Run-yin, avec un air incroyablement juvénile, joue un élève hyperactif qui rêve de rentrer dans le moule, Mina Tai développe une jeune fille modèle, apparent exemple de la réussite parfaite promue par l’école, mais plus tourmentée qu’il n’y parait, et Michael Chang compose un personnage faussement lisse, le président du conseil des élèves, un des protagonistes dont l’évolution est la plus intéressante au fil du métrage. Autour d’eux, on trouve quelques autres figures notables, comme deux mères, l’une clairement déséquilibrée, l’autre faussement raisonnable dont les comportements finissent par rimer, ou des élèves perdus qui feront tous les mauvais choix. Dans l’ensemble, on ne peut que souligner la qualité des performances des différents acteurs, même dans les rôles secondaires, qui donnent pleinement vie à cet univers effrayant.

Filmé par le chef opérateur Danny Szeto Yat-Lui, Deadline joue pleinement de son décor, des verticalités recouvertes d’affiches quasi fascisantes à la gloire des meilleurs Stakhanov de l’établissement, avec un travail sur les teintes qui accentue les teints blafards des étudiants, rendus plus maladifs encore par leurs uniformes violacés. Ces uniformes sont d’ailleurs notables pour leur hésitation entre l’uniforme scolaire et un uniforme pleinement militaire, avec les galons sur les épaules, ce qui renforce l’impression de dérive totalitaire. C’est un film vraiment dans l’air du temps, avec un système informatisé gérant les examens et les affectations dans lequel il ne reste plus de place pour les données humaines, où la mort même d’un ou de plusieurs élèves n’est considérée que comme un inconvénient qui retarde le déroulement des examens. Dans l’ensemble, le film embrasse beaucoup de questions simultanément, le conformisme, le rôle ambigu des parents dans la construction des enfants, les dangers de l’automédication, l’impossible quête des « responsables » d’un suicide et plus largement, le problème d’une morale élastique, parasitée par la multitude des pressions et l’impression d’urgence qui prime sur les principes.

À la fois cauchemar d’une société où le rêve égalitaire se change en pugilat fasciste, exploration des défaillances de personnages qui pensent pourtant bien faire, alors qu’ils ferment les yeux sur des problèmes devenus systémiques, et thriller à base de whodunit, le film fera bien sûr penser à certains aspects d’Une page après l’autre de Nick Cheuck, avec une prémisse assez semblable, de Happyend de Neo Sora pour la surveillance, de Next Sohee de July Jung pour le constat que finalement toute la société est complice de ce qui mène au drame, ou même d’Amoeba de Tan Siyou pour la représentation du lieu même de l’école comme un lieu anxiogène et presque spectral. Mais le film a une identité propre, avec son image étalonnée comme une chambre froide, son choix de situer l’action dans un lieu non réel, où tout est plus intense, sans vue sur le monde extérieur. Entre le travail sur l’image et l’ambiance sonore, on a l’impression d’être prisonnier de ce lieu toxique pendant toute la durée de l’histoire, tantôt écrasé par la hauteur, tantôt soumis au vertige de l’inévitable attrait de la chute, avec comme seules perspectives un petit jardin sur les toits ou la possibilité d’une fuite dans un autre pays pour trouver un autre système scolaire. Le film n’édulcore pas ses thématiques, tout est figuré, de l’automutilation aux conséquences du harcèlement, de ce que le mépris de soi peut pousser à faire en passant par la littérale déshumanisation des personnages. L’une des grandes scènes du film montre ainsi la façon dont ce système maltraitant ne peut qu’aboutir à de nouveau monstres, dans un cycle sans fin de la perte d’empathie, dans une version du Cercle des poètes disparus contaminée par Rhinocéros.

C’est un film dur, souvent cruel, mais qui montre une véritable attention pour ses protagonistes ; même les personnages les plus terrifiants sont présentés comme des être humains complexes, comme des jouets d’un système monstrueux où, sous prétexte que la partie est lancée on ne peut plus rien empêcher, où les parents, riches comme pauvres, préfèrent s’aveugler sur le présent en s’accrochant à la promesse d’un avenir meilleur, d’une récompense gagnée par le dolorisme. Le réalisateur ne promet pas d’avenir meilleur, de révolution pour cette époque, mais semble supplier de ne pas oublier les victimes de l’impossible révolte ou de l’écrasement par excès de conformisme. Bien écrit, bien filmé, bien interprété, c’est un regard tragique qui vaut la peine d’être suivi et qui hante encore longtemps après sa découverte.
Florent Dichy.
Deadline de Kiwi Chow. Taiwan. 2025. Projeté au NIFFF 2026.




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