Cannes 2026 – Report to Mother de John Abraham : désarrois d’un marxiste endeuillé

Posté le 23 mai 2026 par

C’est dans une version remarquablement restaurée que Report to Mother de John Abraham a été présenté à Cannes Classics en première mondiale. Seul long-métrage indien sélectionné au Festival cette année, ce film ancré dans la pensée marxiste et tourné en 1986 continue de surprendre par sa modernité et sa radicalité. 

Il y a en Inde deux John Abraham. L’un est un acteur bollywoodien surtout célèbre pour ses films d’action boostés à la testostérone (exception faite du très beau Water de Deepa Mehta, sorti en 2005 – comme quoi). L’autre est un réalisateur d’avant-garde, peu connu du public indien mais idolâtré par les cinéphiles du pays. Originaire de l’État du Kerala, terre de cinéma profondément ancrée à gauche, notre John Abraham étudie auprès de Mani Kaul ou encore Ritwik Ghatak au sein du réputé Film and Television Institute of India. C’est d’ailleurs aux côtés du premier qu’il fait ses débuts, en tant qu’assistant-réalisateur sur Uski Roti (1969). 

Sa démarche est immédiatement marquée par un engagement politique et social radical. Le cinéma se fera pour et avec le peuple. Rejetant les artifices et les récits romancés, il s’inspire d’abord sur la forme et sur le fond de l’un de ses maîtres, Robert Bresson, pour réaliser Donkey in a Brahmin Village (1977), sorte d’interprétation indienne très réussie du grand Au Hasard Balthazar (1966). C’est toutefois dans son dernier film Report to Mother (Amma Aryan en version originale, 1986) que la vision jusqu’au-boutiste du réalisateur au destin brisé s’affirme entièrement.

Ce quatrième film, son dernier avant sa mort accidentelle à l’âge de 49 ans, est à la croisée des genres. Le point de départ est simple : un jeune homme, Purushan (Joy Matthew) tombe sur le corps d’un suicidé au bord de la route. Il le reconnaît sans l’identifier. Pour savoir qui il est, puis pour retrouver sa mère, un périple commence de maisons en maisons, à la rencontre de ceux qui l’ont connu. Progressivement, le groupe s’étoffe. 

En rupture avec une narration linéaire classique, John Abraham multiplie les flashbacks désordonnés mettant en scène le décédé et s’attache à ancrer un discours profondément politique au cœur de tous les tableaux qui se succèdent. Si chaque plan est le produit d’une longue réflexion, le montage est volontairement brut, et la caméra reste rarement fixée plus de quelques secondes. La voix off de Purushan, qui s’adresse à sa mère tout au long du film, est un mélange de réflexions poétiques, philosophiques et politiques. Loin d’être un fanatique, le réalisateur projette à travers ce personnage ses propres doutes sur le militantisme communiste et l’avenir du monde. À la fois ode aux soulèvements des peuples et critique acerbe d’un capitalisme meurtrier, il ne peut cacher sa déception face à un système qui ne change pas, ou si peu. Aux violences policières, aux tortures et à la pauvreté, il ne peut qu’opposer la détermination et l’humanité d’un petit groupe de camarades s’étant donné comme mission d’annoncer de vive voix la mort de leur ami à sa mère. 

La figure maternelle, absolument centrale dans Report to Mother, est ambiguë, en reflet de la position particulière de la femme dans la société indienne. Si chaque nouvelle étape est l’occasion de découvrir une mère ou une sœur, c’est toujours, littéralement, en arrière-plan. Absentes du groupe mais omniprésentes dans la vie de ceux qui le composent, elles se ressemblent voire se confondent. Les mères sont petites, frêles, silencieuses. Les plus jeunes marchent dans leurs pas. Comme si, petit à petit, elles ne devenaient qu’une seule et unique figure, incarnations interchangeables des avatars de la déesse principale du sud du pays, Durga. Toutes sont construites en miroir, jusqu’à se regarder l’une l’autre à la fin du film, dans un plan méta hommage au pouvoir et aux limites du cinéma. 

L’idée du long-métrage naît en effet d’un groupe de passionnés, le collectif Odessa, fondé par John Abraham lui-même en 1984. Le manifeste, énoncé avant chaque projection, affirme leur volonté de ne pas passer par les circuits officiels (production et diffusion) du cinéma jusqu’ici produit dans la région. Pour financer Report to Mother, il a donc fallu que la bande d’amis fasse du porte à porte, de villages en villages. Le film n’a ensuite pas été projeté dans une salle, mais via un système de cinéma ambulant, sans visée commerciale. Aucun acteur engagé n’était professionnel. De toutes ces contraintes est né ce qui était pour John Abraham un véritable idéal. 

Devenu culte avec les années, Report to Mother a toutefois souffert des affres du temps, et c’est en très mauvais état que la Film Heritage Foundation s’est attaquée à sa restauration. Le résultat est bluffant : le décalage des voix a presque complètement disparu, le bruitage des scènes a été rétabli et l’image impressionne de netteté. C’est donc dans de bien meilleures conditions que Cannes a pu découvrir cette œuvre majeure, mais naturellement complexe à saisir pour le public occidental – les digressions répétées et longuettes des élucubrations philosophico-politiques du personnage principal en auront sans doute perdu plus d’un. S’il ne fallait toutefois retenir qu’une chose du film, c’est peut-être la question centrale qu’il pose : jusqu’où une société peut-elle briser un homme ? Les réponses sont multiples, mais jamais définitives. 

Audrey Dugast.

Report to Mother de John Abraham. Inde. 1986. Projeté à Cannes Classics.