Cannes 2026 – Quelques jours à Nagi de Fukada Koji

Posté le 16 mai 2026 par

Fukada Koji quitte l’urbanité de ses derniers films pour investir la campagne, dans un récit entre espérances et désillusions. En compétition officielle au Festival de Cannes.

Yoriko, sculptrice, vit et travaille seule dans la ville de Nagi. Un jour, elle reçoit la visite de son ancienne belle-sœur, Yuri, architecte partageant son temps entre Tokyo et Taïwan, actuellement en vacances. Yoriko, devenue orpheline très jeune, a alors l’occasion de retrouver son ami d’enfance Yoshihiro, son fils Haruki et son meilleur ami Keita, bouleversant ainsi une routine autrement calme et bien établie. En posant chaque soir pour les sculptures de Yoriko, Yuri commence à comprendre les raisons de sa solitude. Au cours de son séjour, les tensions montent jusqu’à déboucher sur une confrontation.

Qu’ils empruntent la voie de la SF post-apocalyptique (Sayonara), du thriller (Harmonium), du romanesque (le diptyque Suis-moi, je te fuis/Fuis-moi je te suis) ou du drame (L’Infirmière), les films de Fukada Koji constituent souvent pour les personnages une confrontation entre le fantasme de leurs aspirations et la cruauté du réel. Le récent Love on Trial ne déroge pas à la règle, avec les rêves de statut d’Idol se heurtant aux contraintes inhumaines de l’Entertainment japonais. Dans Quelques jours à Nagi, cette confrontation passe en partie par le contrepoint d’une sorte d’idéal de reconstruction intime à la japonaise par le biais du retour à la campagne, parfois même le retour au pays natal appelé furusato en japonais.

Un premier point casse ce cliché puisque l’héroïne Yuri (Ishibashi Shizuka), architecte et citadine, se rend à la campagne non pas pour retrouver un lieu mais une amie, Yoriko (Matsu Takako), son ancienne belle-sœur. Les paysages sont filmés avec une relative grâce mais sans éclat outrancier, tout comme les différents travaux ruraux, évoqués simplement mais sans la majestée d’un Souvenirs goutte à gouttes de Takahata Isao. L’évolution des protagonistes passe par leurs interactions respectives, qui reposeront aussi sur cette confrontation entre rêves et réalité. Fukada convoque presque involontairement une forme de fantasme cinématographique qu’il inverse. On apprendra ainsi que Yoriko est initialement revenue vivre à la campagne pour vivre proche d’une ancienne camarade lycéenne dont elle était amoureuse, mais qui l’a repoussée pour épouser un ami commun, et est décédée ensuite. Le personnage est joué par Matsu Takako qui dans April Story d’Iwai Shunji, un de ses premiers rôles, avait la trajectoire contraire en quittant la campagne pour la ville dans l’espoir de retrouver un amour de jeunesse à Tokyo. De même, un protagoniste masculin va tomber amoureux et idéaliser Yuri en l’ayant seulement vu sous forme de dessin crayonné (ce qui pour rester chez Iwai ravivera le souvenir de Love Letter), et va être désarçonné lorsqu’il la croisera en chair et en os. Les attentes et déceptions se superposent à plusieurs niveaux tout au long du récit, que ce soit une magnifique scène de rêve (simplement annoncée par la pluie et un panoramique) où Yoriko revoit son amie défunte, une composition de plan voyant Yuri accolée à son double dessiné.

Fukada ne se montre cependant pas tranché quant à son regard sur les attentes de chacun entre perspectives et réalité. La touchante romance d’un couple gay adolescent montre l’envers étouffant de ce monde rural, rejoue l’impossible idéal par leur tentative de fugue avortée mais offre en définitive un reflet positif à l’histoire de Yoriko. Le réalisateur oscille entre naturalisme et moments suspendus, que ce soit la fameuse scène de rêve ou surtout les discussions à cœur ouvert entre les héroïnes au sein de l’atelier. L’atmosphère particulière de ce lieu de création balance entre le passé difficile (la sculpture au visage de l’amour disparu), le présent apaisé et un futur confiant. Cela se concrétise par le lien entre Yoriko et une Yuri renonçant à l’urgence de la ville, non pas pour la douceur de la campagne, mais pour la proximité avec son amie (et possible amante ?) pour laquelle elle va servir de modèle.

Justin Kwedi.

Quelques jours à Nagi de Fukada Koji. Japon. 2026. Projeté au Festival de Cannes 2026.