Entretien avec Yoon Ga-eun pour The World of Love

Posté le 7 mai 2026 par

The World of Love offre enfin l’opportunité de faire découvrir au plus grand nombre l’œuvre d’une des réalisatrices les plus talentueuses du cinéma coréen actuel, Yoo Ga-eun. Elle revient plus en détails dans cet entretien sur cette nouvelle belle réussite.

Vos précédents films traitaient plutôt du monde de l’enfance ou de la préadolescence. Qu’est-ce qui vous a motivée à traiter cette fois de la tranche d’âge plus mûre de l’adolescence et à aborder un sujet plus difficile ?

Pour commencer, c’est moi qui ai pris de l’âge (rires). Au départ ce n’était pas du tout le sujet des violences sexuelles qui m’attirait, mais plutôt de parler des jeunes qui ont leurs premières expériences sexuelles, qui rencontrent l’amour, font leurs premiers rendez-vous. C’est souvent à l’adolescence que l’on a cet éveil-là, d’où mon choix de cette catégorie d’âge.

Vous faites souvent le choix dans vos films, The World of Us et encore plus The House of Us d’avoir des héroïnes positives et bienveillantes. C’est de nouveau le cas ici et de manière encore plus frappante quand on saura ce qu’elle a traversé. Qu’est-ce qui vous inspire ce type de figure lumineuse ?

C’est drôle car je ne m’étais jamais rendue compte que tous mes personnages avait ce caractère-là. Avant de ce faire ce film, je me demandais plutôt si mes personnages n’étaient pas trop banals, et j’ai pensé qu’il fallait que quelqu’un raconte l’histoire de ces personnes banales comme moi. Je voulais parler de ces gens qui, quand ils sont confrontés à un problème, n’esquivent pas les problèmes mais qui au contraire, en prenant la métaphore de la pluie, continueraient à avancer malgré la pluie.

Vous évoquez de manière subtile la manière dont le passé de l’héroïne dérange plus l’entourage qu’elle-même et dénoncez l’ambiguïté des bonnes intentions. Dans la famille, ce sont les non-dits et en classe l’éloignement des camarades malgré les échanges plus explicites. Comment avez-vous réfléchi à traduire ces mécanismes sociaux dans la sphère intime et publique ?

En fait pour la maison, plutôt que de parler de non-dits, c’est qu’il y a tout un poids du passé qui fait que ce n’est plus un sujet mis sur la table tous les jours. Et au contraire, à l’école, puisque personne ne connait le passé de Joo-in, ses camarades font des erreurs et se montrent maladroits. Dans les deux cas, le problème qui se pose est de savoir comment discuter avec des gens d’un passé douloureux, selon qu’ils le connaissent déjà ou pas.

Comment avez-vous réfléchi dans votre mise en scène à refléter le sentiment d’isolation et de solitude ressenti par l’héroïne justement dans ces deux espaces de la classe et du foyer lorsque ce traumatisme passé ressurgit ?

Alors, Joo-in ne change pas, son acte principal est de révéler qu’elle a déjà subi ce type de traumatisme, et qu’il ne faut pas avoir de préjugés sur les victimes. Mais avant ou après cette déclaration, Joo-in reste égale à elle-même. Plutôt que de parler d’isolement, elle se demande plutôt comment aborder cette nouvelle réalité avec les regards sur elle qui changent.

Le cadre au sein duquel Joo-in peut parler le plus librement de ce sujet est celui de l’association, où les victimes peuvent presque tourner en dérision entre elles leurs épreuves passées. Comment vous-êtes vous documentée sur ce type d’association, avez-vous recueilli le témoignage de victimes ?

Je me suis beaucoup documentée sur les écrits et témoignages de victimes d’abus sexuels. Pas seulement en Corée du Sud mais aussi au travers d’ouvrages étrangers. Le partage d’expériences est en tout cas la clé pour surmonter ces épreuves. Il y a ces réunions d’entraide des victimes.

Est-ce que c’est justement cette documentation qui vous a incitée à construire et enrichir une héroïne allant de l’avant et ne se résumant pas à ce statut de victime ?

Au début quand j’ai envisagé un personnage qui allait être un personnage ayant subi des violences sexuelles, j’en avais une tout autre image, c’est une réalité. C’est à travers mes recherches, documentations que j’ai voulu avoir un personnage plus réaliste et justement lui faire dépasser ce statut de victime. Je me suis aussi remémoré mes amis qui avaient pu subir ce type d’agression et qui s’étaient confié à moi. Il y a beaucoup de témoignages de victimes où elles disent qu’en théorie, elles sont victimes, mais elles ne veulent en aucun cas être victimisées. Mon but a donc été d’aller à l’encontre des préjugés, de ce que les gens attendent d’une victime, et d’avoir le personnage le plus banal possible.

Vous avez choisi un angle assez original pour parler de ce sujet difficile de l’agression sexuelle. Il y a d’abord la narration qui crée une sorte de mystère, presque un suspense autour du secret de l’héroïne. Vous avez inversé la dynamique habituelle, on voit d’abord le personnage épanoui et au moins en partie reconstruit, et la résurgence du passé la ramène à son statut de victime. Comment avez-vous réfléchi à cette construction du récit ?

J’ai essayé de suivre la trajectoire d’une personne que l’on commencerait à connaître. C’est comme quand on rencontre une personne qui va devenir votre amie, c’est petit à petit à travers la vie quotidienne que l’on va apprendre à la connaître. On démarre donc par la dimension extérieure de Joo-in, sa joie de vivre, avant d’être progressivement frappé par certaines de ses réactions inattendues, comme lorsqu’elle refuse de signer la pétition.

Vous semblez avoir procédé de la même manière dans les environnements du film, la classe, le foyer, l’association, l’école dont la mère est directrice. On en découvre que la surface extérieure la plus joyeuse avant que des indices laissent entrevoir autre chose. Dans la famille, c’est l’alcoolisme de la mère, et la fin où l’on comprend que le petit frère était au courant et protégeait sa sœur. Il y a aussi les lettres anonymes que reçoit Joo-in en classe.

En fait, l’entourage Joo-in a sa propre vie, et le traumatisme de Joo-in n’est pas seulement un drame personnel, mais aussi collectif qui impacte chacun des membres de la famille. C’est dans leur volonté de faire de leur mieux qu’ils vont grandir.

Il y a 6 ans d’écart avec votre précédent film. Cela est-il difficile actuellement en Corée du Sud de produire du cinéma d’auteur indépendant ? Comment expliquez-vous que The World of Love ait rencontré bien plus de retentissement que vos œuvres passées ?

En Corée du Sud, nous avons un marché du cinéma qui est bien vivant et existe depuis longtemps. Mais avec le Covid, les salles ont été mises en péril, et les investisseurs s’orientent davantage vers les films commerciaux et les formules à succès, notamment pour les plateformes plutôt que les projets risqués. Quand j’ai décidé de faire le film, je sui restée fidèle à ce qui pouvait passer pour des choix incongrus et allant à l’encontre du public. C’est sans doute cette originalité qui a contribué au succès du film.

Entretien réalisé par Justin Kwedi le 23/04/2026 à Paris

Traduction : Yejin Kim

Remerciements à Zvi David Fajol

The World of Love de Yoon G-eu. Japon. 2025. En salles le 06/05/2026.