Festival du Film Taïwanais à Paris 2026 – La Grand-mère et ses fantômes de Wang Shau-Di

Posté le 23 avril 2026 par

Dans le cadre du Festival du Film Taïwanais à Paris, le Centre Culturel Taïwanais a décidé de mettre en avant une curiosité, un des dessins animés les plus célèbres de la production 2D de l’île, La Grand-mère et ses fantômes de Wang Shau-Di.

Initialement sorti en 1999, et restauré en 2020, ce film raconte l’histoire d’un petit garçon qui vit mal d’être laissé par ses parents chez sa grand-mère pour quelques jours. Mais, l’enfant va bientôt découvrir les pouvoirs surnaturels de celle-ci et se laisser entraîner par son monde merveilleux.

En terme d’animation, le film est indéniablement un produit de son époque, contraint par son budget et très marqué par les codes esthétiques à la mode à la fin des années 90. C’est à la fois un film pour enfant très sympathique et un objet culturel important comme jalon de l’histoire du cinéma taïwanais. Wang Shau-Di est une réalisatrice à la forme très classique mais influente dans la formation de beaucoup de cinéastes à Taïwan, ayant longtemps enseigné le cinéma à l’université de Taipei, et le projet du film n’est pas anodin : il s’agit de créer un objet culturel à destination des enfants profondément taïwanais. La scénariste raconte que l’idée initiale est venue de l’idée d’un enfant fâché de devoir rester chez sa grand-mère qui décide de la vendre, idée que l’on retrouve ici et qui est utilisée comme tentation entraînant le film dans sa dimension la plus fantastique. L’un des buts de la production était de créer un élan pour le développement d’une animation traditionnelle trop peu représentée encore aujourd’hui dans les longs-métrages locaux (la réputation de Taïwan n’étant plus à faire dans d’autres types d’animation, avec les studios Pili).

Le film joue sur le folklore taïwanais, avec le rôle de la fête des morts et des mythologies locales, avec les gardiens des enfers à tête d’animaux et la perméabilité entre le monde des morts et celui des vivants. La grand-mère reprend des tropes taoïstes mais est présentée de façon  amusante, grimaçante et un peu inquiétante, comme vue à travers le regard déformé de l’enfant qui doit apprendre à la voir pour le personnage héroïque qu’elle est réellement. Sans que l’on sache très bien si c’est en référence au passé colonial de l’île ou par clin d’œil à l’animation locale, les deux animaux centraux du récit sont nommés Shiro et Kuro, soit Blanc et Noir en japonais, sans surprise un chien courageux et un chat compliqué… Le film vise clairement un public jeune, bien qu’il y ait des scènes de danger, voire  de moments vraiment dramatiques (l’accident de la grand-mère est mis en scène de façon particulièrement choquante). Le film prend systématiquement le temps de réconforter le spectateur ; la mort est non seulement une partie de la vie mais quelque chose qui ne vient qu’à son heure.

Dans l’ensemble, le film présente un bestiaire impressionnant, avec des fantômes si divers qu’on y rencontre même une orque et le personnage comique du film, un serpent écrasé, mais aussi une petite fille qui n’ose affronter les psychopompes à cause de leur apparence effrayante. Le chat possédé propose également quelques belles scènes, en jouant sur le mélange entre les ombres et  sa masse aussi flexible qu’imposante. Les limites techniques de l’animation sont assez efficacement contourné pour produire un film suffisamment inquiétant pour capter l’attention des jeunes spectateurs, mais aussi assez réconfortant pour approcher la question de l’acceptation du deuil.

On peut également noter le choix d’avoir fait jouer l’enfant par un véritable enfant, ce qui donne à la direction des voix quelque chose d’un peu étrange et singulier, mais participe aussi à donner à l’œuvre une personnalité propre (le petit frère du jeune doubleur double le serpent écrasé, après avoir été envisagé pour le rôle principal, afin de rendre la naïveté initiale du héros encore plus crédible). Dans l’ensemble, la mise en voix est assez stylisée, avec des codes visant à rassurer le jeune public. Le projet du film est en soi une réussite, le dessin animé est agréable, adapté au public visé avec ce qu’il faut de sous-texte pour satisfaire les parents (le rapport aux parents et à l’expatriation, la nécessité de rétablir le lien entre les générations et de se reconnecter à sa culture), jouant sur la complexité de la construction de l’imaginaire taïwanais et suffisamment bien animé pour servir de modèle à d’autres films animés. Hélas, pour de multiples raisons, les longs-métrages d’animation sont encore rares sur l’île, mais l’héritage de ce film est toujours présent, une suite étant officiellement en chantier après une preuve de concept réalisée à l’aide d’un financement participatif, présentant une animation et un style plus moderne, mais visiblement toujours avec le même esprit.

Florent Dichy.

La Grand-mère et ses fantômes de Wang Shau-Di. Taïwan. 1998. Projeté dans le cadre du Festival du Film Taïwanais à Paris 2026.